Pour nous détendre, encore que cela puisse démoraliser les optimistes et conforter les pessimistes dans leur détestation du monde, voici, façon rapide anamnèse, un menu brouillon sorti du passé de ma tête qui tend à démontrer que dans l’univers la vie n’est qu’une pauvre contingence et nous de misérables petites crottes errant sans but sur un joli caillou paumé le long d'un bras spiral d’une galaxie quelconque noyée dans un infini lugubre et majestueux sans plus de signification.
Et si tel n’est pas le cas, l’espèce humaine n’en est pas pour autant ce miracle ébouriffant qui tant inspire les religions. Il nous suffit de tous nous regarder dans une glace.
Une dernière précision, ce qui figure dans cette page est absolument véridique, tellement authentique que c’en est vrai et factuel, et ne relève en aucun cas du roman.
Et c'est bien là le problème...
... et un second pour bien comprendre que ce n'est pas gagné
L’automobile comme révélateur du lourdaud... premier exemple
L'ignorance est une donnée incontournable de la dynamique sociétale
Ainsi, j’ai personnellement connu un sacré loufoque, non pas un copain mais un simple collègue, car moi mes potes sont ce que l'on pourrait qualifier de « normaux », comprendre ici sociables, réfléchis et avec un QI présentable, c'est-à-dire qu'ils peuvent résoudre une équation du second degré sans faire de température.
Donc cet étonnant personnage m'avait confié, je ne sais plus à quelle occasion ni pour quelle raison, sans doute par pure vantardise, l'ineffable qui déterminait sa vie, guidait ses pas, et c'était du lourd ! Jugez vous-même : il prétendait connaître les secrets de l’univers, maîtriser les arcanes du « Grand Tout », posséder le savoir des « Anciens », les raisons définitives de ce débilitant « Pourquoi », bref la totale. Ce n'est quand même pas exagéré que de dire que j’étais face au tout gros morceau !
J’avais ainsi sous mon nez ébahi le gourou total, le sublimissime phare, l’héritier transcendantal d’illustres prophètes et de mémorables messies ! Des siècles de philosophie enfoncés, des milliers de penseurs humiliés, et les « textes sacrés » des grandes religions dépassés ! Et Leibniz avec son fameux questionnement, ridiculisé. Alors, évidemment, je me suis posé des questions, toutes bêtement matérialistes, comme de me demander pourquoi, avec tout ce savoir concentré dans sa caboche de quadra falot, tout ce pouvoir prodigieux même, ce que ce lumineux érudit fabriquait dans cette entreprise, à un poste banal, à fixer stupidement toute la journée un écran d'ordinateur pour un salaire médiocre tout en passant pour une andouille auprès de ses collègues, plutôt que d'arpenter les routes du monde tel un énième messie libérateur et d’enseigner la parole aux aveugles aspirant à la rédemption. La réponse ne fut pas à la hauteur de mes attentes qui de toute façon n'attendaient pas grand-chose. Car s'il y a bien un trait qui me caractérise et dont je me félicite, c'est que les prophètes, gourous et autres illuminés avec araignées au plafond me font généralement plus rire qu'ils ne m'impressionnent (je précise « généralement » car certains spécimens me flanqueraient plutôt la trouille et des nausées, encore que je les trouve invariablement pitoyables et pathétiques).
Je dois vous dire, un pareil phénomène, ça fait bizarre : un gugusse, petit technicien dans une petite boîte, le type pas spécialement finaud, calibré dans du très ordinaire, petite chemise, petit pull, pantalon défraîchi marron de velours côtelé, qui très sérieusement vous sort ça au débotté à la machine à café en roulant de grands yeux hallucinés avec un sourire qu'on hésite à qualifier de complice ou de pervers, je vous assure, ça m’a fait ma journée. Ça m’a fait un peu peur aussi. Sans me vanter, on ne me cueille pas facilement parce que j'en ai côtoyé des olibrius, des goulus d’occultisme, des transcendés mordus de bonzeries, des cagots bornés et même des apprentis alchimistes qui revisitaient le tableau de Mendeleïev et réinventaient la chimie ! Mais là, je dois reconnaître que le bonhomme m’a laissé pantois. Évidemment, moi, curieux, je voulais savoir, pas mourir idiot : vous pensez, on ne rate pas une pareille occasion ; ce n’est pas tous les jours qu’on croise « le mec qui sait », le « Messager de l’Infini », l’« Inappréciable Affranchisseur » ! Mais non, comme attendu (ça ne rate jamais !), pas question de m’expliquer, de m'initier aux « Mystères », il fallait que je me fasse ma propre expérience, que j’avance par moi-même à tâtons sur le chemin cahoteux de la « Vérité », quitte à me paumer en route ! Un classique. Et le loustic ne plaisantait pas ni ne se moquait de moi, je pense sincèrement qu'il croyait dur comme fer à son délire. La vache ! Le plus impressionnant dans l'affaire est de réaliser qu'il y a des types comme lui en liberté dans nos rues, d’apprendre qu’on les croise à la boulangerie ou au club-house, qu’on leur parle même. Et encore, celui-là était juste un peu farfelu, un brin givré, pas méchant, assez horripilant toutefois, mais à des lieues de ces traine-grolles hirsutes aux yeux fous complètement barrés et bien refoulés qui puent la mort, hantent les actualités et rôdent couteau entre les dents ou flingue en pogne.
Ce gars, avec le recul, après toutes ces années, je regrette de ne pas l'avoir pris en photo, histoire de l’encadrer pour la postérité et de le clouer au mur d’un cabinet de curiosités. Je me souviens qu'il avait un ami, un type qui buvait ses paroles ou faisait semblant d’avaler ses élucubrations. De ce duo, je n'ai jamais vraiment su lequel était le plus con. Une drôle d'équipe, ces deux-là, et un second cas clinique, du genre pétri d’orgueil, qui prenait les gens de haut en les regardant d’en bas, sans avoir les moyens de ses prétentions : un con, quoi, d'un modèle abouti, qui vous donnait la furieuse envie de foncer à Bangkok suivre un stage de muay-thaï et de revenir discuter le bout de gras. Bref, le duo de choc, auquel je n'aurais pas confié mes mômes.
Voilà, ce n'est presque rien, juste une minuscule anecdote, mais comme souvent, sa petitesse éclaire le monde. Maintenant le premier qui me dit que la nature fait bien les choses, je me débrouille pour retrouver ces deux mecs et je les lui envoie, ça va le détendre.
Alors que je jette ce regard en arrière, je me rends compte que dans notre bref parcours sur cette planète de fous à attendre l'inéluctable, il arrive à chacun d'entre nous de fréquenter de ces fléaux que l'on n'oserait pas intégrer au script d'un film de genre ! Et encore, de mon côté, je ne me plains pas, je n’ai pas eu à subir (pourvu que ça dure bien que cela me paraisse compromis vu comme tourne notre société !) les authentiques bovidés qui aujourd’hui vaguent en hardes mugissantes la bave aux lèvres un peu partout sur la Terre, tout fiers d'idéologies fumeuses ou de convictions farfelues qui feraient marrer les crevettes.
Je me souviens en particulier de ce type débarqué de sa campagne, dans la vingtaine ahurie, le trait grossier et même rustique, pâle brachycéphale au visage carré et yeux bovins, cheveux ras et sourcils fournis, qui m’avait particulièrement énervé. C'était à se demander si son père n'était pas aussi son pépé ! Plein pot sur la voie d'un sévère alcoolisme qui laissait augurer une descendance à problème, le gars attaquait au gros rouge dès le lever : une vilaine manie qui dénotait un tempérament rugueux et ne lui facilitait certainement pas le jugement. Je le sais parce que nous couchions dans la même piaule, pas pour les raisons que vous pourriez imaginer, bande de coquins ! mais parce que c'était encore le temps pas vraiment béni du service militaire, quand la « mixité sociale » se résolvait dans la promiscuité et les odeurs de pieds. Je le revois encore sauter de son pageot en caleçon tous les matins à 6 heures et se diriger au son du clairon vers son armoire métallique pour s’emparer de son verre à moutarde et se verser une bonne rasade de piccolo tiède dans le cornet ! Bon sang, à l'heure où vous rêvez café et croissants, voir un type descendre d'un trait un godet de rouquin, c'est la gerbe ! Bref, pourquoi je vous raconte ça ? Et bien parce que cet oligophrène jugeait impossible de déterminer la composition chimique d’une étoile pour la simple raison que personne n’avait été sur place, des mesures qui pourtant se réalisent depuis longtemps par spectroscopie et analyse des raies d’absorption ! Et pas moyen de lui expliquer ! Crétin, fier de l’être, ferme dans son assurance d’ignorant, il ne voulait rien savoir, rien entendre, rien comprendre, rien apprendre. Un beau modèle d’obscurantiste, le genre à clouer les chouettes sur les portes des granges et à se couper les cheveux à la pleine lune ! Heureusement, pas méchant, juste con, mais alors bien atteint. Attention, cela ne signifie pas que tous les alcoolos sont des imbéciles ni les crétins des ivrognes, mais celui-là, sans être forcément représentatif, m’avait paru d’un modèle assez courant. Pourtant il ne portait pas cet impayable froc de survêt moulant chevilles et mollets ni la casquette sous capuche et les baskets clownesques caractérisant certains ahuris contemporains absolument inaccessibles au ridicule, il était ordinairement vêtu, quasi anonyme. Comme quoi avoir l’air con dans une dégaine bouffonne ne suffit pas à définir le demeuré qui peut parfois surprendre.
Aujourd’hui, de l'eau a coulé sous les ponts, on change, le gars a pu évoluer, mais je serais quand même drôlement étonné qu’il soit titulaire d’une chaire d’analyse combinatoire au Collège de France. Notez que côtoyer ce type d’individu est très instructif et vaut bien un master en psychologie.
Des exemples déprimants de ce genre, j’en ai plein ma besace, mais au moins, s’ils ne m’ont pas toujours fait rire, ils m'auront beaucoup appris sur l'homme. S'il ne faut pas désespérer de l'humanité, attention à ne pas trop en espérer non plus.
Pendant que j’y suis, je tiens à vous narrer une anecdote parfaitement ennuyeuse mais révélatrice, vécue par votre serviteur, qui prouve que le monde marche sur la tête, et sans casque. Il y a de cela quelques années, j’allais innocemment relever des statistiques consignées dans des livres que je savais disponibles à la Bibliothèque Administrative de la Ville de … (par respect pour ce qu’elle fut, je ne nommerai pas cette lumineuse capitale qui connut son heure de gloire et vire aujourd’hui cour des miracles).
Une fois à pied d’œuvre dans ce prestigieux bâtiment au passé mouvementé, je me suis vu refuser avec hauteur par un cerbère intraitable l’autorisation de faire des photocopies de ces ouvrages. Raison invoquée sans lâcher un sourire : c’était courir le risque de les détériorer ! Il me faut préciser que ces livres n’étaient pas de collection ; je ne parle pas là de la Bible de Gutenberg, du Livre de Kells ou des Très Riches Heures du Duc de Berry ! mais de titres d'éditions universitaires d’un format très standard, compilant des masses de données brutes en colonnes arides intéressant certaines périodes historiques que le passage sous la photocopieuse n’aurait pas endommagés (pour vous situer précisément le problème et si ma mémoire ne me fait pas défaut, ça concernait de vieux articles d'histoire économique des Cahiers de l’I.S.E.A. datant des années soixante, c’est vous dire !). En définitive, j’ai dû recueillir un maximum de données à la main, au kilomètre, avec mes petits doigts gourds, papiers et crayons (sans remonter au téléphone à cadran, on ne connaissait pas encore les facilités du smartphone), plutôt que de pouvoir embarquer des photocopies que j’aurais tranquillement numérisées chez moi avant de les passer au logiciel de reconnaissance d'écriture. J’ai donc dû procéder à des coupes franches dans ces relevés, vu que je ne pouvais y passer mes journées.
En résumé, pour soi-disant ne pas les abimer, il était impossible d’utiliser des ouvrages qui étaient justement destinés, par leurs auteurs, à être exploités jusqu’à l’usure, avec un contenu tout sauf littéraire, une simple accumulation de chiffres aussi passionnante qu’un annuaire pour l'homme de la rue. Bref, des livres qui, dans l’esprit des gardiens de cette noble institution, n’avaient plus d’autre usage que celui d’être classé, catégorisé, exposé, possédé (curieusement, on retrouve ici l'idée absconse d'accumulation improductive typique des sinistres bibliothécaires du roman « Le nom de la rose » que je cite déjà ailleurs sur ce site). Je vous prie de croire que, même si je les ai alors gardés pour moi, les mots ne me manquèrent pas pour qualifier cette manière d’envisager la culture ! (Sans trop m'avancer, il me semble que « pignouf » et « pauvre trou du cul » me passèrent alors par la tête, à moins que ce soit « pauvre merde », mais je peux me tromper).
Je ne vais pas jusqu’à dire que ce jour-là notre civilisation a marqué un temps d’arrêt par la faute de ce vaniteux rond de cuir contraint par une administration pétrifiante, mais tout de même, quelle étrange manière de gérer le patrimoine culturel d’un pays !
Me revient en mémoire une autre rencontre qui pour ne pas être du « troisième type » n’en était pas moins fort étrange. Je roulais tranquillement avec mon épouse dans une ville de province quand, à un rond-point quelconque au point d'en être circulaire, un jeune excité s’est senti privé de sa virilité, car je lui grillais soi-disant la priorité. Il va sans dire que c’était absolument inexact, que ma conduite était irréprochable, en totale conformité avec le Code de la route, ce qui n’était pas le cas du susceptible hurluberlu qui jouait du klaxon autant que du champignon comme si sa vie en dépendait. Bref, le corniaud dans toute sa splendeur mécanisée. D'instinct, je pris le parti d'ignorer ce cas social éjecté d'une capote, malheureusement très commun, et de l'éviter comme je l'aurais fait d'un étron.
Tout aurait pu en rester à cette banalité affligeante quand je me suis aperçu un peu plus tard, alors que je stationnais sur le parking d’un centre commercial, que le furieux vivipare nous avait suivis, sans doute avec l’idée de céder à quelque vigoureuse pulsion propre à sa tribu.
Est alors sorti de son véhicule un pithécanthrope suiffeux à poil gras qui par un miracle inespéré de la biologie se tenait sur deux pattes plutôt que sur quatre comme on aurait pu s’y attendre en le découvrant. Le gars, dans la vingtaine, avait cette beauté gracieuse du pataud joufflu à mâchoire pendante et bouche lippue, nez fort, arcades massives, sourcils en broussaille et yeux glauques dans lesquels brillait cette vivacité globuleuse propre à un bovidé qu'un croisement malheureux aurait rendu impropre à la boucherie. La génétique a parfois de ces excès qui forcent non pas l'admiration mais l'inquiétude. Plutôt costaud, mais moins musculeux que graisseux, l’hominidé motorisé semblait vouloir en découdre, mais ne chargeant pas directement, l’on pouvait en déduire une certaine hésitation dont nous profitâmes, ma femme et moi, pour entamer le dialogue et nous épargner une empoignade toujours possible en présence de ce genre de phénomène dont il était à craindre qu'il présentât quelque trouble neurologique. Comme il fallait s’y attendre, étant seul, le bourrin bourru ne pouvait compter sur d’éventuels camarades pour s’astiquer colère et courage, aussi le verbe pouvait affecter ses méninges comme souvent chez les imbéciles. Après cinq bonnes minutes à nous expliquer (il nous fallut bien des efforts pour nous faire comprendre en usant d’un vocabulaire accessible à son entendement, tout en articulant distinctement sans hésiter à nous répéter), le primate s’en fut dans son automobile, sa source apparente de virilité, en s’imaginant l’outrage réparé et sa queue rallongée. Je me demande si ce pathétique lourdaud a compris que nous nous étions royalement foutus de sa gueule.
Conclusion, il y a des connards potentiellement dangereux qui s’emportent à la moindre occasion, pour le fun ou par ennui, pour rétablir un honneur qu’ils croient menacés mais dont ils sont pourtant totalement dépourvus, car agresser un couple inoffensif pour un motif aussi futile signe un sous-développement à abandonner à la forêt.
Avec sa tête et le cerveau afférent, il serait logique de supposer que ses gènes n'ont pas été ou ne seront pas distribués, du moins faut-il l'espérer, car la nature ne fait pas de cadeau aux inadaptés. Malheureusement, dans certaines de nos banlieues abandonnées de la République, il est des filles suffisamment stupides, soumises, myopes ou en mal d'amour pour s'enticher de pareils phénomènes de foire, aussi l’angoisse me saisit en imaginant l’éducation de la potentielle progéniture d’un tel désespérant pignouf.
Curieusement, j’ai croisé une autre fois le même genre de bovidé, quasiment une réplique pareillement pansue, un vrai clone ! sur une route de campagne. On pourrait croire que le pool génétique de notre espèce a été fortement perturbé par quelque phénomène cosmique ou virus perfide. À ce propos, « croisé » est le terme adéquat vu que le fléau m’est carrément rentré dans le lard avec sa bagnole à une intersection, comme intercepté par un missile à tête non-chercheuse.
Allons-y, déroulé au ralenti de la scène à jamais imprimée dans ma mémoire : j’étais à un carrefour en pleine nature, vérifiant soigneusement la possibilité de m’engager avec mon véhicule. À droite, rien, à gauche, seulement une voiture à bonne distance qui me laissait largement le temps de traverser dans les conditions ordinaires du permis de conduire. Donc j'y vais, nigaud que je suis.
C’était sans compter avec le hasard qui met sur votre route (c’est le cas de le dire) de curieux spécimens affranchis du Code. Alors que je m’engageais, le véhicule arrivant sur ma gauche continua benoîtement son chemin jusqu’à me percuter. Un peu de tôle froissée, pas de blessés, nous en étions quittes, la stupeur passée, pour de l’agacement devant l’adversité et la désagréable perspective d’avoir à frayer des semaines avec les assurances, leurs experts et les garagistes.
Mon percuteur déboula de son bolide, pas content, le type fruste et gras du bide avec le look ordinaire du jeune benêt à casquette sous capuche typique des épais penseurs de banlieue dotés d'un QI à deux chiffres, de ceux qui retiennent les murs en attendant que ça se passe et cette manie de mater les passant avec l'air de vouloir les bouffer. Avec une mine d'ahuri qui lui aurait valu un prix d'interprétation au Festival de Cannes ou au Salon de l'agriculture, tronche dont il ne se départait jamais et qui lui allait à merveille, il me demanda aussitôt d'un ton rogue pourquoi je m’étais mis en travers de son chemin. Ma stupéfaction digérée, je lui rétorquai qu’ayant la priorité, ne la forçant pas et la distance de sécurité étant parfaitement respectée, je m’étais avancé comme m’y autorisait la loi et l'article R415-5 du code de la route. C'est alors que je pénétrai dans une autre dimension mentale, celle des modernes « djeuns » méta-urbains qui doivent, paraît-il, faire la richesse et la gloire du monde de demain et payer les retraites. (S’ils sont tous de ce modèle, les vieux vont connaître la famine !).
Et le gars de me dire qu’il ne pensait pas que je prendrais ma priorité, que l'idée de s'arrêter ou de simplement freiner ne lui était pas venue. Je lui en demandai la raison mais aucune explication ne vint à ce cerveau débordé. À l'évidence, la notion de priorité à droite lui était étrangère, autant que la réflexion. Sans doute familier des rodéos urbains, il devait également s’imaginer avoir un droit de passage ad vitam æternam. Déjà très con, il se montrait aussi plutôt agressif, ce qui en général est concomitant ; il est en effet caractéristique du débile que de s'énerver à la moindre contrariété et de tout vouloir régler par l'intimidation ou la force, au risque de s'en prendre bêtement une en tombant sur plus bourrin. Par précaution, et comme le lascar me prenait bien 30 kilos de gras et jouait des deltoïdes dans une tentative pathétique pour m’impressionner, tout en refusant de reconnaître ses torts avec une mauvaise foi de maquignon, j’appelai la gendarmerie qui ne tarda pas à débouler pour gérer le litige, à mon avantage évidemment. De toute façon, avec sa dégaine de clodo, sa gestualité de bonobo et sa syntaxe de demeuré, le bonhomme partait perdant en plus d'être en tort dès le départ. Force restait à la loi, ce qui n’est pas si systématique, et le chauffard quitta penaud le terrain de ses exploits, certainement persuadé d'être victime des agents répresseurs d'une oligarchie totalitaire, raciste et anti-jeune.
Après cette rencontre, je vous assure que je m'en voulais de me sentir supérieur, encore qu'il n'y avait pas vraiment de quoi se vanter.
Sur un ton plus grave, je ne peux m’empêcher de vous conter mon expérience judiciaire, la seule à ce jour, qui heureusement ne me visait pas directement mais concernait deux immondes salopards dont j’ai dû subir la présence plusieurs jours durant étant juré à leur procès d’assise. Ces deux crevards étaient alors jugés en appel pour rien moins que le viol et le meurtre sordide d’une gamine pas même adolescente. Héritier d’une culture de primitif qui donne à la femme un statut d’animal domestique et considère la pédophilie comme une distraction comme une autre, l’un des gars s’était mis en tête de s’envoyer la jeune fille avec l’aide de son complice. La victime ayant regimbé, le drame était advenu.
Si pour moi la sentence était entendue (à mes yeux, les deux fumiers méritaient l’écorchement à vif avant vidage d’entrailles pour régaler les porcs ou au moins une petite exécution sommaire vite fait bien fait, mais bon, il paraît que ça ne se fait pas !), le consensus ne régnait pas parmi le reste des jurés quant à la peine à leur appliquer. Incroyable comme les gens sont indécis, mous ou nigauds, en tout cas incapables de prendre une décision, même quand la culpabilité est avérée. Autant je peux comprendre que l’on doute quand les preuves manquent, auquel cas mieux vaut libérer un coupable que condamner un innocent, autant il était simple de prononcer un verdict dans le cas présent : les preuves accablaient les accusés qui n’avaient d’ailleurs fait aucune difficulté pour reconnaître les faits, l’un se déchargeant même sur l’autre pour arranger ses bidons, balançant son complice sans vergogne, ce qui nous valut une petite joute verbale dans le box assez distrayante et plutôt inattendue. Il n'y a pas vraiment d'honneur chez les enfoirés, sauf au cinéma, ce qui est d'ailleurs problématique car propre à entourer gangsters et parasites sociaux d'une aura romantique tout à fait fantaisiste mais à même de faire rêver les niais et humecter les sottes.
Ces jours-là, j’ai pu profiter du spectacle en direct de la justice en marche. Je peux vous dire que cela clopine sévère dans les prétoires et que l’on comprend bien des choses, notamment quant à la longueur des procédures, la durée des procès et pourquoi tant de saligauds traînent dans nos rues plutôt que de croupir en prison. Non que les juges soient incompétents, loin de là, et leur profession, très intéressante au demeurant, est incroyablement pénible, difficile, prenante et exigeante, avec énormément de travail et une charge mentale monstrueuse.
Mais il règne aussi dans les tribunaux (du moins celui que j’ai fréquenté) comme une volonté systématique d’assouplir les peines, presque de « calmer le jeu », qui m’a consterné. À croire que l’on redoute de remplir les prisons, de trop dépenser ou d’écorner l’image du pays. Pourtant, quand on coince un assassin, il faut bien l’enfermer, ou alors je ne vois pas l’intérêt de l’arrêter.
Aussi le juge incita-t-il les jurés, non pas à la clémence, du moins pas directement, mais à bien réfléchir aux conséquences de leurs décisions sur le destin des crapules, que la prison n'était pas une sinécure, gnagnagna. De mon côté, je pris le parti inverse et fis de mon mieux pour couler les deux bestiaux en les chargeant au maximum, motivant mes collègues temporaires à faire montre d'une extrême sévérité. Je ne m’imaginais pas regarder en face les parents effondrés de la pauvrette trucidée en faisant preuve d’indulgence. De plus, l’idée que les deux salauds puissent recouvrer la liberté encore frais et dispos après seulement quelques années de prison, avec la possibilité qu’ils réitèrent dans l’horreur m’était insupportable, ce dont nous, dans le jury, aurions été indirectement responsables. Il faut savoir en effet que certains jurés, particulièrement gélatineux ou influençables, jugeaient déjà que dix ans de cabanon suffiraient à faire expier les coupables.
Finalement, les meurtriers prirent le maximum, victoire acquise, mais il avait fallu convaincre mollassons, hurluberlus et bisounours de sévir. Et cela n'avait pas été de la tarte ! Incroyable, certaines personnes ne pigent rien et l’État exige pourtant qu’elles statuent sur des sujets essentiels ! J'en frémis rétrospectivement. Ces gens votent, ont des enfants, des responsabilités civiles parfois, des entreprises, des employés peut-être, et ils en arrivent presque à trouver des circonstances atténuantes à deux dégénérés ayant joyeusement défoncé une gamine avant de l'étrangler. Je dois venir d'une autre planète pour être à ce point choqué.
Ce qui me surprit le plus dans cette expérience fut l'établissement de la sévérité de la peine : de simples tours de table en partant de la sentence la plus lourde proposée par le ministère public et en allant décroissant jusqu’à ce que le consensus règne parmi les jurés. Donc, si aucun accord n’est trouvé, d’un crime méritant vingt ans de cabanon l’on peut descendre théoriquement (en exagérant ici le trait) jusqu’à un mois avec sursis. Plus étonnant encore, le choix du sursis tombe à la toute fin, quand la durée de la peine est déterminée, alors que l’on aurait pu penser que les peines de prison ferme rejetées l’on aborderait ensuite le sursis. Non, on s’arrête d’abord, par exemple, à deux ans de prison, avant de décider s’il s’agira ou non de sursis ou d’une peine ferme. Étrange méthode : pour ma part, je préfèrerais faire deux ans avec sursis qu’un seul mois ferme en compagnie de bandits morts d'amour, mais visiblement, cela ne fonctionne pas de cette façon. Enfin, c'est ainsi que la procédure nous fut présentée et telle que je la compris. Mystère du droit qui justifie certainement de longues études.
En résumé, nous pouvons seulement regretter qu’en France la perpétuité soit temporaire, ce qui en fait un concept original du point de vue sémantique. Une vraie perpétuité invaliderait définitivement la peine de mort, acte barbare s’il en est, mais en son absence, on se prend à s’interroger. Relâcher un assassin en puissance, même après 30 ans (ou plutôt 22 ans incompressibles), est faire courir un risque à la population (et aujourd’hui, chez nous, pour prendre 30 piges, il faut vraiment avoir déglingué la moitié d’une ville ou ravagé une maternité dans d'atroces conditions !). Si la peine de mort n’est pas une solution civilisée et n’empêche pas la criminalité, elle interdit néanmoins la récidive et coûte moins cher à la communauté. Mais bref, l’idée de défendre la vie à tout prix même des pires génocidaires est bien ancrée dans notre société, et généralement bien défendue par ceux qui n'ont pas souffert de leurs exactions ou qui perchent trop haut le prix de certaines vies humaines. Merci monsieur Badinter, vous fûtes un honnête homme et noble votre combat, mais vous ne m'avez pas totalement convaincu : au fond de moi, je sens encore des petits restes « old school » en matière de justice. Bref, tant mieux ou tant pis, débat délicat, je le reconnais. J’en arrive quand même à me demander si, dans notre monde occidental tellement bouffi de tolérance qu’il en devient masochiste, l’on condamnerait les massacreurs de Lidice ou d’Oradour à des peines exemplaires ou si on leur trouverait des excuses.
Juste, humain et civilisé, oui ; con, non !
Tenez ! pour vous prouver que les gens sont parfois compliqués, hypocrites ou juste cons selon que l’on se voudra indulgent ou intransigeant, je me souviens d’une discussion animée à la machine à café (lieu magique de sociabilité universelle !) qui portait sur l’invariable corruptibilité des élites et la tout aussi invariable misère du petit peuple abusé, sujet guère original mais qui laissait immanquablement filtrer dans l’atmosphère comme un fumet révolutionnaire. Ce jour-là, il était question des avantages indus dont bénéficiaient les nantis, avantages conquis évidemment sur le dos du prolétariat surexploité : dans l’immédiat, le « prolétariat surexploité » glandouillait sévère tasse de caoua en main en bavant des méchancetés pas forcément imméritées sur cette noblesse économique qui lui avait donné du boulot et devait l’imaginer à son poste de travail. Ce qui révulsait alors les pauvres travailleurs rassemblés en quasi-meeting était cette facilité du gratin de la finance de se faufiler à travers les mailles des filets judiciaires, de s’en mettre plein les poches à coups de délits d’initié et de s’accointer avec tout ce qu’il pouvait y avoir de plus méprisable si rentabilité il y avait. Bon, à ce moment de la conversation, je ne pouvais leur donner entièrement tort.
C’est alors que, la discussion prenant d’autres détours, intervint un collègue qui, fier comme Artaban, nous révéla que son gendarme de beau-frère avait réussi à lui faire sauter une contravention. Allégation vraie ou fausse, l’impression fut grande dans les rangs et l’admiration totale avec en sus un pur sentiment de revanche de la base sur la haute qui aurait mis un bolchevique en érection. Personne ne se permit de faire remarquer au causeur que ce vilain passe-droit n’était guère digne d’un honnête travailleur exploité par le patronat corrupteur et qu’on en revenait à des manies d’Ancien Régime ou des marottes de sous-développés.
Je plongeai alors dans l'inconnu et fis connaître mon avis, en prenant les précautions d’usage pour ne pas passer pour un vilain suppôt de l’impérialisme colonialiste, déclarant que les « horribles » possédants ne faisaient finalement en grand que ce que les pauvres prolos d’en bas ne pouvaient faire qu’en petit par manque de moyens et que ces derniers ne se seraient pas gênés d’en faire autant s’ils en avaient eu la possibilité. Du coup, toute leçon de morale était assez malvenue. La remarque jeta un froid polaire mais personne n’osa me contredire à part un convaincu, qui devait se tripoter la membrane avec sa carte de syndicaliste, qui m’assura que « ce n’était pas pareil ». En quoi cela ne l’était pas, il fut incapable de préciser sa pensée mais il en était persuadé. À mon avis, il avait dû piocher ce « c'est pas pareil ! » dans les écrits de bons bourgeois comme Marx ou Engels.
Il n’empêche, j’avais raison : qu’ils soient gueux ou nantis, les bipèdes sont les mêmes d’un degré à l’autre de la pyramide sociale et les « exploités » ne veulent pas toujours supprimer l’exploitation mais simplement devenir eux-mêmes exploiteurs. C’est bêtement humain même si ce n’est pas jojo.
Dans cette même entreprise, à l’occasion d’une autre de ces pauses à la machine à café (je vous assure, il nous arrivait quand même de bosser !), je me suis retrouvé à devoir faire un cours d'astronomie, disons une minuscule vulgarisation, à quelques-uns de mes collègues, ayant intercepté des énormités dans la bouche de plusieurs, trop grosses pour les laisser passer. Non que je sois un puits de science, mais j’estime avoir un minimum de bagage que je juge standard et je m’étonne parfois de l’ignorance crasse de certains de mes contemporains dans les matières les plus diverses, que ce soit la physique, la biologie, les sciences humaines, spécialement l’histoire. Par contre, pour le foot, je reconnais n’avoir jamais été au niveau, définitivement médiocre et systématiquement surclassé : à chacun ses hobbies. À ce sujet, je me rappelle d’un collègue qui désolé de se rendre au boulot plutôt que de pouvoir rester devant sa télé — la coupe du monde de football faisait alors rage — enregistrait tous les matchs pour n'en manquer aucun, et gare à l’imprudent qui aurait balancé par mégarde un résultat, il aurait hérité d'une baffe. À mes yeux, ce type était un véritable mutant ; je le regardais, fasciné et surtout étonné que dans ce crâne rond comme une boule se trouvât un encéphale capable de mouvoir ce gros corps cylindrique sans disjoncter (oui, il aimait le sport, mais depuis son canapé !).
Il n’empêche, ce jour-là, je ne pus laisser passer l’horreur parvenue à mes oreilles et qui aurait valu une crise cardiaque à un cosmologiste, un truc à voir un symposium d'astronomes se jeter en file indienne du haut du VLT ! Figurez-vous que d’aucuns imaginent, aujourd’hui, à notre époque, pas au temps d'Aristarque ou de Galilée ! que les galaxies diverses et variées qui irradient le cosmos se situent à l’intérieur même de notre Système solaire ! Ainsi je prenais conscience, une vraie gifle ! que les notions de distance, de taille, de populations stellaires, de temporalité cosmique, échappaient totalement à certains de mes collègues qui, stupéfaits, prirent mes dires comme des révélations. Le fait que la Voie lactée était elle-même une galaxie parmi d’autres dans laquelle notre Soleil et son cortège planétaire se fondaient les effarait littéralement. Mais où étais-je tombé ? Qui était ces gens ? Et l’idée que la vitesse de la lumière était indépassable (dans le vide, donc hors effet Tcherenkov) n’était pas encore parvenue à leurs neurones. Ils imaginaient déjà des vaisseaux traversant l’espace interstellaire montés sur des champs de tachyons pour coloniser d’autres mondes en 24 heures (il est vrai qu’en plus de pouvoir foncer plus vite que la lumière, avoir des galaxies dans le Système solaire comme ils semblaient le croire, réduisaient drôlement distances et temps de parcours !).
Bon sang, par le grand quasar ! mais qu’avaient-ils donc appris en classe ? N’avaient-ils jamais ouvert un bouquin, feuilleté une revue ? S’étaient-ils seulement un jour intéressés au monde qui les entoure ? Avaient-ils déjà levé les yeux vers les étoiles ? Par contre, ils connaissaient parfaitement la marque des godasses des joueurs de l'équipe de France de football.
Effrayant, mais on comprend bien des choses.
Toujours au boulot, cette fois dans une institution qui accouche d'ingénieurs de haut niveau, il m’arriva un jour de discuter avec un lascar, ma foi tout à fait sympathique, nous plaisant à varier les propos au gré d’un vagabondage intellectuel sans grande prétention. À un moment pourtant, le type se laissa aller à confier qu’il était très superstitieux. La discussion tourna vite court. Non que cette superstition fût un problème (encore que si, être superstitieux dans une société technique comme la nôtre, où la science s’efforce de résoudre tous les mystères, est un problème, un vrai problème même, dont nous voyons les funestes conséquences tous les jours !) mais le gars était visiblement très fier de la subir. Il arborait sa crédulité comme une médaille, n’y voyait aucun handicap, mais plutôt la preuve d'une bonne hygiène mentale.
Un peu estomaqué d’un tel comportement que pour ma part j’aurais honteusement caché comme une MST ramassée pour une poignée d'euros dans un claque de favela, je me permis alors de lui dire qu’il n’y avait vraiment pas de quoi se vanter et que la superstition était plutôt un méchant travers qu’une qualité à applaudir, carrément le vilain défaut dont il fallait d'urgence se défaire. Le type en resta comme deux ronds de flan, yeux écarquillés et bouche en cul de poule, ne s’attendant pas à une telle banderille plantée dans sa personnalité qu’il devait juger totalement saine et équilibrée, à l'abri de toute critique, en phase avec un univers censé carburer aux fantasmes. Pourtant il était loin d’être idiot et même titulaire d’un master scientifique : la preuve que le cerveau humain a une incroyable aptitude à un genre de douce schizophrénie qui lui fait accepter tout et son contraire, à croire que le rationnel et l’irrationnel occupent chacun un hémisphère cérébral sans jamais interférer, comme les deux extrémités du tube digestif.
Un bel archétype de cerveau dédoublé est celui du chanoine et astrophysicien Georges Lemaître, un authentique génie méritant respect et admiration, théoricien de l’expansion de l’univers, qui prit la précaution, quitte à contrarier le Vatican, de ne pas mêler la science et la foi, jugeant certainement le terrain glissant et la pente savonneuse vers la mécréance honnie (il faut dire que Pie XII, le pape de l'époque, s’était rué sur la théorie du Big Bang comme un meurt-de-faim sur un casse-croûte, cherchant absolument à y voir le Fiat Lux primordial, la preuve irréfutable qu’il n’avait pas, avec des milliards d’autres depuis l’aube de l’humanité, gaspillé sa vie à se bercer de chimères : comme quoi même un Saint-Père a parfois besoin de se rassurer, sinon de se convaincre !).
Quand les croyants sentent venir la dissonance cognitive, impérieuse comme une envie pressante, ils remballent vite fait toutes ces contradictions dans un coin de leur crâne et évitent surtout d’y penser, au besoin en prononçant des interdits. Le remède s’avère pire que le mal, car ils en deviennent méchants voire dangereux si contredits.
Dommage que la réalité n’en a que faire. Sauf en rêve, la foi s’écrasera toujours comme un fruit blet sur le mur de la science. La conscience est autant une bénédiction qu'une malédiction, mais au moins rend-elle l’humain intéressant.
Concernant les bizarreries du comportement humain, j’ai souvenir d’un collègue qui se plaignait régulièrement de la pollution urbaine. Il faut dire que nous travaillions dans un secteur de la ville traversé par de grands boulevards animés d’un incessant trafic automobile bruyant et malodorant. Il est vrai qu’en respirant un bon coup, nous faisions plus facilement le plein de gaz d’échappement, de particules fines et d'ozone que d’air pur, aussi il était parfaitement loisible de s’en plaindre : par temps clair, la ville baignait dans une intéressante aura d’un jaune quasi impressionniste qui devait faire le bonheur des pneumologues. Pourtant, ce collègue, très agréable au demeurant et d'une intelligence certaine, largement au-dessus de la moyenne (et même de la mienne : un peu de vantardise n'est pas grand péché !), qui semblait si soucieux de sa qualité de vie et de la bonne condition de ses alvéoles pulmonaires, s’envoyait sans sourciller un paquet de cigarettes par jour. Visiblement, tout malin qu'il était, la contradiction ne lui apparaissait pas dans son plein développement.
Franchement, je ne suis pas toubib et je ne sais ce qui de la fumée des pots d’échappement ou des clopes est le plus désastreux pour la santé, mais je crains que dans les deux cas, ce ne soit pas idéal pour l'oxygénation de l'organisme et la longévité. Et cela ne donne certainement pas l’autorisation de râler après la pollution atmosphérique.
Ayant suffisamment fréquenté le monde dit des « Grandes Écoles » pour m’en faire une assez bonne idée, j’ai pu constater l’évolution (dans le sens de changement, pas forcément d’amélioration) du niveau de culture générale des élèves. Si ceux-ci montraient toujours d’excellentes capacités dans les matières scientifiques, encore que quelques professeurs signalassent parfois une baisse notable des compétences même dans ces domaines sauf chez les têtes de série, la culture en général, de l’orthographe à l’histoire en passant par la grammaire et la langue française, affichait fréquemment d'inquiétants signes de défaillance. Était-ce important aux yeux de l’administration qui cherchait à remplir ses classes ou à honorer ses quotas ? Peut-être pas tant que ça, et comme le disait perfidement l’immense et regretté Pierre Desproges : « On peut très bien vivre sans la moindre espèce de culture ». Néanmoins, à mon avis, et je ne dois pas être le seul à penser ainsi, c’est très dommage.
J’en veux pour preuve des discussions certains midis en salle de pause où, prenant mon repas en compagnie d'étudiants, j’évoquais les sujets les plus variés, d’autant plus que la plupart de mes interlocuteurs venaient d’horizons plus ou moins lointains, du sud de la Méditerranée principalement. Au fil des discussions, il m’était rapidement apparu que s’ils avaient une vision incontestablement correcte des évènements plus ou moins graves qu’ils avaient vécus dans leurs pays respectifs, dès que l’on remontait un tant soit peu dans le temps, je les perdais en route. Sorti des dernières colonisations (françaises uniquement !), il n’y avait plus chez eux qu’un néant culturel qui ne les empêchait pourtant pas de la ramener comme des propagandistes bien dressés avec des notions historiques indignes du cours élémentaire. Dès que l’on franchissait le seuil du XIXe siècle, il n’y avait plus qu’un flou qui n’était pas artistique : califat ottoman, Barbaresques, traites arabes vers l’est et l’Afrique noire (ça m’a échappé, correction : « subsaharienne » !), Almoravides, Fatimides, Carthage, Rome et royaume vandale restaient, quand ils en avaient entendu parler ! de vagues notions éparpillées çà et là, voire balancées au hasard sur la grande frise chronologique des civilisations.
Cette ignorance du passé de leurs propres pays faisait pitié, au point de les désoler eux-mêmes. J’en arrivais à être gêné. Remarquez, je serais vraiment injuste de leur jeter la pierre : j’ai aussi eu l’occasion de fréquenter des gars « bien de chez nous », genre Gaulois, Francs, Burgondes ou Celtes, infoutus de savoir si le Grand Siècle se situait avant ou après la Révolution française ou si Charles de Gaulle était autre chose qu'un aéroport !
Avec mes collègues, il m’est arrivé de parler de politique, ou plutôt des hommes (et des femmes) politiques, ces débats un peu vains donnant au vulgum pecus l’illusion du pouvoir par la facilité de critiquer et de se moquer. Du temps de sa splendeur botoxée et donc de son vivant, Silvio Berlusconi était la cible récurrente des oppositions diverses et variées, du fait notamment de ses frasques, magouilles comme galipettes. Le président du conseil des ministres d’Italie, homme polémique au-delà du raisonnable, trimballant suffisamment de casseroles pour ouvrir une quincaillerie, avait indéniablement le sens des affaires et de la communication, ce qui faisait de lui le point de mire tout désigné des médias dont il savait user.
Les nombreuses affaires financières et politiques auxquelles il fut mêlé intéressaient moins le petit peuple que ses fameuses parties de jambes en l’air, nommées soirées « bunga bunga », où s'activait un personnel féminin peu farouche et possiblement payé à la tâche. De fait, les accusations, fondées ou non, allaient bon train, que ce soit de prostitution ou de rapports sexuels avec mineures, ce dont « il Cavaliere» se tira toujours sans dommage, à tort ou à raison, là n’est pas le sujet.
Car ce qui importe ici, c’est qu’il était apparu lors de nos conversations bistrotières que le personnage agaçait ou fascinait souvent moins pour ses possibles magouilles politico-financières que pour ses mœurs jugées dissolues. Je compris, ou il me sembla comprendre que, chez beaucoup de collègues moralisateurs et autres commentateurs autorisés de la vie politique transalpine, cette animosité à son égard reniflait fort la basse jalousie et tenait à cette possibilité que le bonhomme avait de s’envoyer les plus belles femmes d’Italie et de s’offrir à volonté des partouzes haut de gamme à la mesure de ses moyens, physiques comme financiers. Finalement, l’impression restait que ce n’était chez ses contempteurs qu’envie et déception de ne pouvoir partager ses frasques, de ne pas être invités à ces soirées « bunga bunga » réputées.
Les gens ont parfois de ces petites mesquineries qui désespèrent.
Lors d’un séminaire dans une prestigieuse école en sciences sociales, un auguste professeur nous avait exposé les mécanismes sociaux à l’œuvre dans le monde du travail, notamment les structures hiérarchiques. Certes, l’essentiel du cours était tout à fait instructif et de haut niveau, mais une partie n’avait pas manqué de me faire tiquer, principalement les rapports patrons-salariés, ayant déjà travaillé dans plusieurs entreprises, des secteurs privés comme publics. J’avais alors trouvé que la vision de ce monsieur des conditions de travail et des relations entre employeurs et employés n’était rien moins que stupéfiante, frôlait un onirisme propre à faire sourire toute personne ayant fréquenté l’usine. Bien calfeutré dans son monde un tantinet scolaire, ce professeur avait évacué la réalité d’un terrain parfois moins policé, où les rapports humains sont plus de force que de bon voisinage.
En bon professionnel, il avait dû, et je l’espère, visiter une ou deux boîtes pas trop loin du métro, interroger les divers « acteurs » et « décideurs » économiques du monde productif, cocher les cases de son carnet de notes, mais les conclusions qu’il tirait de ses travaux et sa description de l’univers des entreprises avaient de quoi surprendre le prolo derrière sa machine. Je ne sais pas s’il en a pondu un quelconque article (il y a des chances, dans ce milieu, l’article est le carburant d’une bonne carrière et indispensable à la visibilité internationale de son institution ; l’important est d’en pondre un maximum quitte à en diluer le contenu, à en faire deux pour le prix d’un, de faire fumer le facteur d’impact) mais si tel est le cas, il aura certainement fait marrer les DRH, agacé les salariés et grincer les dents des syndicalistes qui seraient éventuellement tombés dessus. Pour être clair, cet érudit professait la réalité quasi quotidienne d’un dialogue constructif entre patrons et salariés, d'un consensus béat et systématique résolu à la totale satisfaction des partis en présence, d’une communication bidirectionnelle constructive, presque une communion, entre la base et le sommet. C'est à se demander pourquoi il existe des syndicats.
Je ne sais pas s’il est passé en coup de vent dans les sociétés qu’il a visitées, s’il s’est fait offrir le café et promener dans les couloirs moquettés par le personnel d’astreinte, s’il s’est carrément trompé d’adresse ou contenté d’une rapide étude entre deux étages de sa propre administration, mais je crois sérieusement qu’il n’a pas bien observé ni déchiffré ce qu’il prétendait analyser.
Pour ce qu’elle vaut, mon expérience dans le monde du travail m’a fait comprendre, et ce à plusieurs reprises sinon systématiquement, que le patron était le taulier, le boss, qui discutait s’il le désirait, négociait seulement si contraint, et que les employés se pliaient à ses directives, autrement dit fermaient gentiment leur gueule, et avec le sourire s'il vous plaît. Observation valable tant dans le privé que dans le public, selon des modalités propres à chaque secteur bien entendu, avec moufles ou gants de crin, car quoi de comparable entre la fonction publique, une société de services informatiques, l’industrie minière, une épicerie ou une entreprise de travaux publics ? Car il est une constante historique qui veut que celui qui paye impose sa volonté à celui qui est payé, sauf chez les gangsters et avec le fisc. Dans le monde réel du travail, cela peut se passer sans trop de douleur, le respect peut même être mutuel, mais globalement, la volonté d’en haut l'emporte sur les désirs d’en bas. Sans être un vain mot, l’égalité reste une option, il n’est qu’à suivre les affaires de harcèlement et autres abus qui encombrent les médias et les prud'hommes. Quand votre patron vous tape sur l’épaule en copain, surveillez quand même vos arrières ! Les rapports humains sont malheureusement moins « civilisés » que « naturels », surtout dès que les situations se compliquent, que le pognon s’en mêle ou que les egos se dressent sur leurs ergots.
Dans un autre genre aussi hallucinatoire, c’est un peu comme ces classes dites « inversées », la grande fumisterie de ces dernières décennies qui voudrait faire croire que l’ignorant est non seulement autonome mais a aussi quelque chose à apporter au prof, donc à celui qui sait, spécialement dans sa matière. Je souhaiterais vraiment connaître les chantres de cette pédagogie onirique qui pensèrent un jour que l’élève lambda pouvait sagement étudier ses cours de son côté, avec sérieux et efficacité, pour ensuite questionner ses professeurs sur les éventuelles difficultés qu’il aurait rencontrées ; encore faudrait-il qu'il s’intéresse à ses cours, qu’il ait étudié ses leçons et fait les exercices correspondants, et qu’il pose enfin des questions à ses profs, ce qui n'est déjà pas gagné. Ces pédagogues n’ont certainement jamais exercé en ZEP, et c’est bien dommage. Ces méthodes d’apprentissage sont d’autant plus inadéquates que le niveau global des élèves ne cessant de baisser, plutôt que de les faire intervenir, il serait plus judicieux qu’ils écoutassent. Bref, exception faite des étudiants de très bon niveau ayant déjà un bagage éprouvé, attentifs et capables de contribuer un minimum aux débats (je pense ici aux écoles doctorales, car actuellement, même en master, le savoir lui-même est parfois une option), et même dans ce contexte précis, il est exceptionnel que des personnes venues pour apprendre instruisent celles qui dispensent l’enseignement, sinon le concept d’école ne signifierait plus rien de même que la présence des étudiants ne se justifierait pas. Ajoutons que de nos jours pour être compétitif sur le marché du travail, les connaissances à acquérir sont plutôt copieuses et demandent effort et ténacité (sauf à vouloir faire influenceur ou jouer du bonneteau), aussi perdre du temps dans des gamineries se fait au détriment de l’efficacité.
Je ne sais pas si les initiateurs de cette formule qui doit se vouloir magique ont déjà foutu les pieds dans une classe, mais je crains que les résultats ne soient pas à la hauteur des attentes. Elle a au moins l’avantage tout relatif de permettre au professeur de glandouiller sévère en écoutant âneries et lieux communs de ses élèves, à moins qu’il ne soit trop occupé à faire la police. Pour une raison évidente, je ne serais pas étonné que tous ces fabuleux pédagogues sévissent surtout dans la fonction publique et moins dans le privé.
Dans les cas les plus ordinaires, et pour perdre son temps au maximum, les élèves pourront toujours prendre un petit quart d’heure sur le cours en s’amusant dans un grand chahut à placer les tables en cercle et traîner les chaises sous le regard débonnaire de leur enseignant ivre de moderne pédagogie. Ensuite, tout en tutoyant le prof, chacun se prendra à rêver égalité des savoirs en s’imaginant enrichir la discussion, même le crétin, le gland ou l’enquiquineur patenté.
Rappelons que tous les enseignants n’ont pas Feynman ou Dirac parmi leurs élèves et que toutes les classes ne sont pas préparatoires aux grandes écoles. Avec une éducation parentale frôlant parfois l'inhibition et donnant des élèves hors de contrôle, quand ils ne sont pas complètement demeurés, faire cours revient pour les professeurs à s'engager dans un marigot peuplé de bêtes féroces pour jouer les dompteurs !
Un matin, alors que je faisais mon petit marché, j’attendais mon tour d’être servi chez un commerçant du marché de ma bourgade qui, ma foi, proposait des produits de qualité, ce qui justifiait mon attente. Salivant devant des marchandises toutes plus appétissantes les unes que les autres, je ne pouvais m’empêcher d’entendre une conversation que le commerçant avait avec un client devant moi. Il m’était d’autant plus facile de profiter de leur échange que généralement les gens aiment à parler fort, à se faire remarquer, ce qui est indéniablement emmerdant pour les autres et facilite l’indiscrétion : à croire que beaucoup apprécient de confier les aléas de leur existence de lamellibranche à l’univers, sans égard pour ceux que cela agace.
Ce jour-là, il était question de la fille du détaillant en question dont il était visiblement très fier : en effet, celle-ci entendait embrasser une carrière sinon religieuse ou pour le moins proche du « créateur ». Un bon départ dans la vie pour cette jeune femme déjà débarrassée de son cerveau. Pour ma part, ma fille aurait ce genre de projet que j’en serais catastrophé : cela signifierait que l’éducation que je lui ai prodiguée a échoué, que je n’ai pas réussi à développer sa curiosité pour le monde, à développer son goût pour la connaissance, son intérêt pour les sciences… ou qu’elle est simplement complètement conne. Je crois bien que je préférerais la savoir prostituée, à son compte bien sûr. Mais le commerçant, non : il n'avait aucun problème avec le choix de vie de sa progéniture, ravi qu’il était de la voir bigote, bien cul béni, partie plein pot sur le chemin bourbeux de la superstition qui mène à l’anéantissement de la raison. Enfin, il pourrait toujours la marier à un calotin mâle qui la reléguerait à la cuisine et lui ferait de beaux enfants, d’abord avec elle, puis dans le dos. Et puis, si elle entrait vraiment dans les ordres, prononçait ses vœux et épousait le Christ plutôt qu’un velu qui la cogne entre deux saillies, elle pourrait toujours passer une vie à glander plutôt que d'en baver à l’usine : un choix de vie, quoi.
Mais cela ne s’arrêta pas là : tout aussi édifiante fut la suite de la conversation. Ce monsieur collectionnait les pompes de sport, du moins en achetait régulièrement. Il étalait sa connaissance des derniers modèles sortis avec une verve de VRP. Dire que le sujet m'enthousiasmait serait beaucoup dire. Sans attendre à l'étal un débat sur la culture olmèque dans le bassin de Mexico au XIVe siècle av. J.-C., j’avoue qu’une discussion passionnée sur de bêtes savates au petit matin me décevait un peu de la part de ce monsieur, sympathique au demeurant.
Et des godasses, inévitablement le gars enchaina aussi sec sur le sport, le bouquet final, et évidemment le foot ! Alors là, on sentait le grand passionné, le maniaque qui ne ratait pas un match, le pro de la baudruche, et il en faisait profiter tout le monde ! Et que ça échangeait d’un commerce à un autre, entre commerçants et clients enthousiastes ou embarrassés, et les gens s'entassaient, s'en mêlaient, se désespéraient d'acheter. Moi, silencieux, toujours poli, je souriais niaisement aux caquets du vendeur, acquiesçant penaud, m’efforçant de ne pas m’énerver, de ne pas lui lancer au visage une réplique du genre « cher monsieur, voudriez-vous me servir, plutôt que de parler football, sport dont j’ignore tout à mon grand regret ? Et ne gâchez pas pour moi vos anecdotes viriles, autant sportives que vestimentaires, je ne saurais en profiter. Quant à votre charmante jeune fille, ses choix de vie sont plutôt originaux pour notre époque ». Mais à bien y réfléchir et pour être franc, j'avais plutôt en tête de lui balancer dans le museau une tirade telle que : « putain, tu vas fermer ton claque-merde et me servir, espèce de trou du cul, plutôt que de me faire chier avec ton jeu de ballon, que c’est un truc barbant au possible dont j’ai strictement rien à foutre ? T’as pas autre chose à raconter que tes histoires de stades à beuglards ou de grolles à la mords-moi le nœud ? Et tu crois que ça m’intéresse que ta cruche de fille soit une grenouille de bénitier, une pauvre paumée qui promeut la soumission des femmes et remet en question des années de lutte féminine, qui préfère aller à confesse plutôt que d'aller à la fac et de se faire péter le fion avec les jeunes de son âge ? ».
Bon sang, ça me démangeait de lui déballer ma façon de penser ! Mais non, je n’ai rien dit, j’ai lâchement fermé ma gueule, d’abord parce que je suis poli, que je voulais être servi et ficher le camp rapidement, ensuite pour ne pas déclencher une bagarre (je sais quelques supporteurs susceptibles dès que l'on ose critiquer leur passion : il n'est qu'à voir certaines fins de match quand des hordes de quadrumanes laissent libre cours à leurs pulsions !). Heureusement que la télépathie n’existe pas, parce que je sens que le gars ne m’aurait pas servi en priorité, sinon des claques. Mais je suis comme ça, les types qui plastronnent en racontant des âneries à faire rougir un chimpanzé, ça me fatigue.
Finalement, et je sais que c’est très vilain ce que je vais dire, mais je crois que ce qui me gêne le plus ici, c’est que ce monsieur soit aussi un électeur et que son vote vaut le mien.
Pour preuve de la malhonnête intellectuelle foncière qui ravage nos sociétés, je me plais à narrer l’anecdote suivante dès que l’occasion m’est donnée. Un jour pas si lointain, un contigent caravanier de « gens du voyage », que ceux qu’ils exaspèrent nomment péjorativement, génériquement et abusivement « romanos » du fait de leurs intrusions aussi illégitimes que régulières sur des terrains privés avec accaparement de l’espace, branchements sauvages aux réseaux d’eau et d’électricité (facilités pratiques car gratuites sauf pour les contribuables), plus diverses dégradations (déchets divers offerts à la nature dont abondance de crottes façon épandage), s’est installé sur le paisible campus où je travaillais. Petite précision, la zone en question n'était pas le camping d'une quelconque municipalité ni le stade de football local pas plus qu'un pâturage, mais un terrain normalement inaccessible à ce genre d'occupation, car dépendant d’un ministère censé justement garder la nation des envahissements.
Mais bref, passons, là n'est même pas le sujet bien que déjà il puisse agacer au plus haut point les victimes de ces squatteurs à roulettes. Non, le plus plaisant en l’affaire était l’avertissement que notre administration paniquée lança précipitamment par voie numérique, à savoir par mail urgentissime, concernant cette ingérence qui ne figurait pas au catalogue des bonnes manières. Car il faut savoir que pour l'administration en question, comme pour d’autres institutions d’ailleurs, le ciel est bleu pastel, les nuages rose bonbon et le crépi des maisons en guimauve. Dans cet univers fantasmé, le monde est bienveillant et rejeter la différence de l’autre, c’est très vilain, même si l’autre en question est un empaffé qui squatte votre baraque, vous fout dehors, pille votre frigo et défèque sur votre canapé. Ainsi, loin de l’habituel discours que l’on nous servait quotidiennement sur la tolérance à la différence et l’inclusivité béate des gens gentils qui apaise le monde, la direction nous conseillait aujourd’hui plutôt le contraire, soit se méfier de ces gens « différents », de nous assurer de bien fermer les portes et les fenêtres de nos locaux, de planquer le matériel et de ne rien laisser traîner de valeur dans les bureaux.
Ce comportement si peu tolérant de mon administration me déçut, m'amusa aussi : il m'amusa même plus qu'il ne me déçut. J’aurais été mauvaise langue, j’aurais pu croire que nos responsables si moralisateurs supposaient dans ces « gens du voyage » (personnes tellement respectables par ailleurs dans les textes que l'Administration produisait) de potentiels voleurs de poules prêts à fondre comme des chacals sur la moindre chance de larcin.
Oh ! quelles vilaines pensées ! Vraiment, ce n’était guère politiquement correct, mais à l'époque ça m'avait bien fait marrer.
Petite conclusion en passant, il fallut quand même plusieurs jours avant que les intrus déguerpissent, ce qui invite à douter de la capacité de la Nation à contenir des menaces autrement plus équipées.
Traversant un jour, comme nombre de mes compatriotes, une pénible période de chômage, j’avais tenté ma chance dans une petite boîte de ma région qui fabriquait à la chaîne du matériel électronique. Rien de palpitant, mais il faut bien bosser pour bouffer sauf à pouvoir vivre de ses rentes. Je fus rapidement embauché pour remplacer en urgence un jeune salarié qui partait faire son service militaire (oui, ça commence à dater !). Le futur biffin me mit rapidement au parfum quant à la charge de travail qui m’attendait. Je l’écoutai sagement car je suis le bon gars, mais je dois dire qu’il me fut rarement donné de croiser pareil connard, le genre de jeune branleur prétentieux qui s’imaginait tout connaître parce qu’il savait souder trois fils et visser deux boulons. À entendre ce pignouf, la tâche était d’une complexité quantique, exigeait une attention de tous les instants et des efforts soutenus pour s’en acquitter. Franchement, il n’y avait pas de quoi casser trois pattes à un canard : il s’agissait de l’assemblage final d’un bête matériel, travail que je maîtrisai en une petite demi-heure, le temps d’acquérir les bons réflexes ; le dernier des bonobos aurait réglé l’affaire tout en épluchant une banane (oui, c'est agile un bonobo !).
Une fois le jeune blaireau parti faire ses classes (non sans que je lui aie secrètement souhaité les pires bizutages !), il me restait à découvrir ma nouvelle entreprise. L’ambiance s’avéra rapidement assez médiocre et les quelques salariés falots que je côtoyais se montrèrent peu sociables pour ne pas dire désagréables voire complétement cons ; j’avais rarement vu pareilles têtes de constipés et l’envie vous prenait de foncer dans la première pharmacie venue pour acheter un carton entier de laxatifs et faire la distribution. Je n'étais pas du sérail et ma présence dérangeait les petites habitudes des anciens, une furieuse bande de glandus atteints de beauferie aiguë. Les journées s’allongeaient dans une atmosphère mutique puant l’ennui et le ressentiment. De fait, l’endroit motivait moins le travail que la fuite et la recherche d’un autre emploi.
Petite entreprise familiale, l’un des deux patrons avait imposé sa femme comme secrétaire, une personne plutôt jolie que d’aucuns auraient catégorisé « MILF », plus belle que travailleuse, et qui ne se prenait pas pour un oubli de chien pas propre. Toujours apprêtée, elle affectait des mines de divas du pucier qui lui auraient valu le premier rôle et les faveurs conjuguées de mâles en rut dans des productions cinématographiques pour adultes. Elle combinait à merveille la discrète élégance de la tapineuse aguerrie avec la morgue d’une princesse orientale. À vrai dire, je me suis toujours demandé qui des deux boss était le mari et qui l’amant. Pour le reste, les deux chefs d'entreprise qui misaient sur le produit qu'ils avaient inventé et mis sur le marché, et dont ils espéraient tirer gloire et profit, s'imaginaient visiblement surdoués et au CAC 40 tant ils se gargarisaient d'eux-mêmes. Cherchant du boulot, je ne tentai pas de les contredire. Il faut bien vivre et l’expérience m’a appris que dire ses quatre vérités à un trou de balle et rarement bien perçu, l’humain ayant souvent la fâcheuse tendance à s’imaginer plus qu’il n’est.
Bref, je passai un mois en tout et pour tout dans cette modeste fabrique, le temps de ma période d’essai, avant que l’on me signifiât abruptement que je ne faisais pas l’affaire. Apparemment, je ne mettais pas assez de cœur à l’ouvrage, n’appréciais pas à sa juste valeur le produit miraculeux que j’avais entre mes mains de prolo et la chance inespérée de travailler dans pareil environnement sous la houlette de deux princes du monde. Mes bientôt ex-patrons devaient croire qu’ils avaient inventé le réacteur à fusion de demain ou la machine à rattraper le temps qui passe !
Ayant fait (poliment) comprendre à ces zigotos que trouver génial et gratifiant de monter à longueur de journée un article bas de gamme qui finirait dans une poubelle après deux utilisations n’avait rien d’entraînant ni de réjouissant (ils n’avaient pas l’air de piger que cela ne m’empêchait nullement de faire correctement mon boulot, mais ils exigeaient autant de travail que de soumission, et autant je veux bien travailler dur que me soumettre bêtement n'est pas dans mes attributions, du moins à ce tarif), je pris mes cliques et mes claques pour rechercher un nouveau travail (que j’espérais plus excitant et mieux payé !), que je trouvai heureusement assez vite (l’époque favorisait encore l’emploi). Ce qui arriva par contre moins rapidement, c’est la paye du mois que j'avais passé à déprimer chez ces loustics.
Le chèque tardant, je me permis de téléphoner à l’entreprise où l’on me fit savoir qu’il ne tarderait plus. Ne voyant toujours rien venir après quelques semaines (la Poste a parfois des lacunes mais tout de même !), je recontactai mes précédents employeurs sans plus de succès : la personne de permanence me fit comprendre qu’ils étaient injoignables, car en vacances.
Holà holà ! Je compris que si je n’agissais pas illico, j’étais refait d’un mois de salaire (une somme en plus ridicule pour mes ex-patrons qui ne justifiait vraiment pas un détour au Mont-de-piété). Visiblement, pas assez de sous pour me payer, mais suffisamment pour prendre des congés ! Ah les chacals !
Sans tarder, je saisis l’inspection du travail, autre expérience mémorable avec ce service de l’État dont l’utilité ne me parut pas alors instantanément. Plutôt que de faire appliquer immédiatement le droit du travail (comprendre ici « faire en sorte que cette boîte de margoulins me file tout de suite mon fric ! »), un clampin assoupi derrière son bureau miteux me demanda avec une suffisance d'Ancien Régime si je ne pouvais attendre un peu, m’arranger avec mes précédents employeurs qu’il jugeait tout au plus indélicats ! (Moi, j’appelais ça des put*** de fum*** à pendre à des crocs de boucher ! mais il m’arrive d’exagérer). Je fulminai mentalement. Attendre quoi, pauvre pignouf ? Ça fait deux mois que je poireaute ! Je me retiens de bouffer pour que ces empaffés économisent mon salaire ? Je me nourris de l'air du temps et je bois l'eau des caniveaux ? Et arranger quoi ? Je dois peut-être leur faire crédit ? Ces salopards me volent, bord*** de m***, c’est dur à piger ? Merde alors, être fonctionnaire, ça ne veut pas dire être débile que je sache ! Bon sang, ce trou de balle de bureaucrate suiffeux émargeait à un syndicat du patronat ou quoi ? Mes deux ex-patrons rechignaient sur un salaire de misère et je devais m’en arranger, m’en accommoder, prendre mon mal en patience, ne pas gâcher leurs vacances ? Évidemment, je râlai, fis comprendre à ce planqué payé à ne rien foutre avec mes impôts que mon salaire ne pouvait attendre indéfiniment, qu’il m’était légalement dû, que je n’avais pas à faire de concession et que si je faisais le coup à mon épicier, refusais de payer sa marchandise ou alors plus tard ou quand ça me chanterait, je ne suis pas certain que le commerçant le prendrait avec le sourire. Peut-être même qu'il me rentrerait dans le lard ! Devant ma détermination qu’il devait sûrement interpréter comme de la mauvaise volonté, le gratte-papier se résigna à bouger son gros postérieur et à décrocher son téléphone pour appeler ces voleurs qui, miracle ! furent soudain joignables. Comme souvent, il suffit de râler pour que l’impossible devienne possible. En moins de temps qu’il ne fallut à l’entreprise pour coller un timbre sur une enveloppe, je reçus mon chèque et me désintéressai de l’affaire, laissant cette boîte minable et son duo d'exploiteurs glaireux barboter dans la fange.
Quelques années plus tard, prenant des renseignements par pure curiosité, cette société avait disparu des radars : curieusement, ça ne m'a pas chagriné, ni même étonné.
Conclusion, il y a quand même de beaux enfoirés, et pas, comme on pourrait le croire, seulement des vilains mafieux, mais des petits bourgeois propres sur eux qui se veulent respectables. Vraiment, tant qu’il y aura des enfoirés de ce calibre, qui n’hésitent pas à escroquer un jeune de son salaire misérable, il y aura des communistes ! Ce qui m'a déplu également, c'est de voir que les salariés n’étaient pas toujours soutenus avec la célérité que l’on serait en droit d’attendre de pousse-crayons payés par l'État pour faire leur boulot. Je me rappelle avoir souhaité à cet enflure d'inspecteur du travail une crise d'hémorroïdes à faire hennir un cheval !
Finalement, mon seul regret dans l’affaire est de ne pas avoir eu le temps ni le loisir d’essayer de m’envoyer la pétroleuse qui jouait à la secrétaire. Pour le coup, j’aurais même fait cadeau du chèque à son cocu de mari : vraiment, elle le valait bien !
Au cours de ma carrière professionnelle, j’ai eu l’avantage de pratiquer les mondes universitaires et des Grandes Écoles et donc de côtoyer des individus supposés plus doués que le commun des mortels plutôt que des débiles profonds pourris de superstitions comme il en surgeonne au pied du béton gris de certaines banlieues lâchées par la République. Évidemment, la réalité nuance ce jugement, car j’ai noté, que ce soit dans les facs ou les écoles d’ingénieurs, de belles pièces qui traînaient encore dans leurs lobes des restes de mentalité médiévale, un cocktail assez rance surfant entre religiosité anachronique et sexisme de castrat.
L’Université d’abord m’a surpris par sa capacité de traîner, spécialement parmi les étudiants des premières années, de méchants boulets rescapés du bac qui n’auraient jamais dû intégrer les amphithéâtres, gens moins studieux que politisés. J’évoque ici certains propagandistes de partis extrémistes, tous pauvres glands manipulés ou en mal de reconnaissance sociale ou de virilité qui passaient davantage de temps à coller des affiches qu’à bosser, et que l’on aurait dû renvoyer à leurs chères études (voire dans leur pays pour quelques-uns) plutôt que de les laisser compisser les murs de leurs ordures politiques rétrogrades et pourrir la vie de ceux qui voulaient étudier. Dans leurs rangs, j’ai repéré des rejetons de bobos, pauvres branleurs manœuvrés vantant les mérites d’organisations terroristes qui en aurait fait qu’une bouchée ; d’autres, pas plus malins, fantasmaient devant les maîtres sanguinaires de satrapies grotesques et de dictatures pathétiques. Sans sourciller ou même en prendre conscience, ces crétins encensaient, par leurs combats dévoyés, la soumission des femmes, la liquidation des homosexuels, l’éradication de toute mécréance, en appelaient à l’éclatement de cet Occident qui les laissait béatement s’exprimer et allait jusqu’à inviter ses contempteurs sur son sol. Ces pignoufs moralisateurs et désœuvrés qui, entre deux joints indirectement roulés sur les cadavres d’innocents du tiers-monde et le viol d’esclaves lointaines, piaffaient pour la liberté et le partage, surtout du pognon des autres. Staliniens bas de plafond, maoïstes hallucinés, islamistes sous-scolarisés, anarchistes allumés, néofascistes ahuris, ces engeances se pavanaient impunément dans ces lieux du savoir. Quelle honte pour une institution historique comme l’Université ! Visiblement, les autorités universitaires n’avaient rien à redire : bêtise, lâcheté, complaisance ou perversion de la liberté d’expression ? Un peu de tout cela sans doute, mais connerie certainement. La logique voudrait pourtant que toute propagande politique soit bannie des universités comme des Grandes Écoles, que les étudiants se consacrent à leur formation en attendant de pouvoir mettre le bordel plus tard, comme tout le monde, une fois leurs diplômes en poche.
Côté Grandes Écoles prestigieuses, j’ai connu quelques spécimens, doctorants et élèves ingénieurs essentiellement, a priori future élite de la Nation, qui affichaient des opinions étonnantes quant à la manière d’aborder leurs années d’études. Du moins l’étaient-elles à mon goût. Une chose en particulier revenait souvent qui leur tenait particulièrement à cœur : la possibilité d’organiser des fiestas au sein du campus, des bringues monstrueuses qui, à les entendre, viraient carrément rites de passage obligés, voire agapes païennes, et dont la suppression aurait d’après eux menacé la société d’effondrement.
Et tous de me vanter l’attrait de ces journées d’intégration ou autres fêtes estudiantines (attention, pas de mignonnettes soirées dansantes façon boom d’ados, mais des méga noubas tournant orgies !) où coulait à flots la bière sponsorisée par de grandes entreprises dans la fumée âcre des joints, d’applaudir au joyeux chahut dont on se gardait bien de rappeler combien il pouvait dégénérer, entre alcoolisation outrancière et menaces pour les filles de se retrouver proies de prédateurs éméchés, défoncés à la chimie de synthèse. Pourtant, j’imagine mal que les parents aient payé pour que leurs progénitures dégueulent des seaux de binouze, se truffent le groin de psychotropes ou s’avalent de vilains cachets jusqu’à se pisser dessus. Que l’État accepte en plus ces beuveries sur ses propres campus dénote selon moi d’un total manque de responsabilité qui n’étonnera plus guère.
Sans surprise, les étudiants ne comprenaient pas mon opinion, mon inquiétude quant à cette alcoolisation féroce des jeunes (et pourtant, je ne suce pas moi-même de la glace !), ainsi que mon effarement devant l’omniprésence de sponsors spécialisés dans les boissons fermentées sur des sites propriétés de l’État a priori réservés exclusivement à la recherche et aux études. Ajoutons à cela l’obligation de mobiliser des services sanitaires, pompiers et SAMU (qui seraient certainement plus utiles ailleurs) pour traiter, non pas de simples malaises vagaux, mais des intoxications alcooliques et des overdoses.
Mais bon, je dois être trop vieux pour ces conneries, ou définitivement trop con pour ces jeunes. Quand j’y repense, j’ai vraiment dû passer pour un sale réac ! Qu’importe, l’avenir dira s’ils pensent de même quand leurs propres mômes attaqueront les études supérieures !
Changeons de sujet et parlons cinoche. J’ignore en ce qui vous concerne, mais pour ma part, après le visionnage d’un film, j’aime assez farfouiller le net pour y puiser l’historique de sa production, les anecdotes qui l’entourent, les opinions à son sujet et les subtilités scénaristiques qui auraient pu m’échapper. Donc, à l’occasion de ces pérégrinations numériques sur le réseau mondial où l’on trouve un peu de tout et abondance de n’importe quoi, il m’arrive trop souvent de m’étonner des commentaires laissés sur des sites consacrés à cet univers magique du cinéma par des exégètes qui s’imaginent inspirés ; l’orthographe souvent douteuse de la plupart de ces annotateurs réduit d’ailleurs à néant leurs prétentions intellectuelles, les disqualifient totalement, les cataloguant pauvres illettrés ou bourrins analphabètes, voire, osons le dire, simples connards qui trouvent là l’occasion de déverser leur bile d’aigri. Nonobstant cette dernière remarque tellement gratuite que je vous l’offre, je repère donc ici et là des critiques, amateurs comme professionnels, qui se plaisent à descendre en flèche, pour des motifs parfois inappropriés, fréquemment futiles, certains films qui ne méritent pas toujours tant d’outrages. Sans être forcément des chefs-d’œuvre, ces films houspillés, généralement destinés au pur divertissement, subissent des attaques parfois injustifiées sinon sans pertinence, un flot de critiques mordantes, méchantes même, que l’on aurait pu croire réservées aux films d’auteur à ambition culturelle.
Je ne sais pas ce que ces prétentieux cinéphiles attendent du cinéma, d’autant plus si, étonnants masochistes ! ils se gavent volontairement de nanars ou d’épuisants navets. Accessoirement, s’ils souhaitent se cultiver, s’ils espèrent de leur vie lumière et révélation, qu’ils ne se contentent pas du grand écran, ne s’en remettent pas au seul cinéma, mais s’inscrivent plutôt dans une bibliothèque, ça leur sera plus profitable.
Un incident surprenant m’est arrivé un jour que je rentrais tranquillement du boulot avec la satisfaction du devoir accompli. Traversant un square attenant à l’église de ma commune, édifice de pur style quelconque, un étrange quidam m’interpella sans façon au point de m’interloquer. Je dévisageai cet intrus qui surgissait dans mon univers en m’apostrophant, sans envisager de danger dans l’immédiat, car l’homme ne ressemblait à rien, n’avait l’air de rien, était physiquement d’une totale insignifiance, quasi invisible, vêtu d’un costume aussi défraîchi que son visage fripé. Bref, un Monsieur « Tout le monde » qui aurait oublié d’être. Sans âge définissable sinon la quarantaine mal fichue ou la cinquantaine pas mieux lotie, il avait une taille ordinaire, un faciès qui ne l’était pas moins, pas franchement gracieux, et une carrure très peu sportive qui présumait d’une musculature flaccide et d’un début de durillon de comptoir. Curieusement, son physique m’évoqua fortement un homme politique bien connu, que je ne peux pas blairer d’ailleurs, et pour être honnête qui me fait carrément gerber, un de ces types déplaisants au possible qui dérivent sur l’échiquier politique au gré des opportunités de carrière, le genre de pourriture démagogue qui vendrait père et mère et même son pays pour un maroquin, leader d’un mouvement de nigauds assujettis qui anticipe la révolte pour se saisir du pouvoir quitte à mettre le monde à feu et à sang avec des idées à la con. De fait, d’entrée de jeu et très injustement sans doute, je trouvais mon inconnu foncièrement antipathique, à la mesure du dégoût viscéral que m’inspirait son « jumeau » politico-maléfique. J'avoue que l'envie me démangeait de ne pas me montrer aimable.
Bref, dès que l’homme fut suffisamment proche, il m’adressa la parole sur un ton assez désagréable, finalement assez en rapport avec sa face ingrate. Ses yeux agités ne parvenaient pas à se fixer, laissant une impression de folie douce derrière ce regard globuleux d’un vide abyssal qui semblait chercher la lumière. Sa vilaine trogne de sosie de connard me fixant sans aménité, il m’annonça, très suffisant pour ne pas dire hautain, qu’il était fort mécontent du comportement de ma fille. Là, j’eus un moment de flou qui n’était pas artistique : que racontait donc ce vilain maboul ? Il connaissait ma fille ? D'où ? Impossible ! Reprenant mes esprits, je pris conscience que le gars n’avait pas tous les siens et vu qu’il n’avait pas non plus une tête à fumer du chichon, il devait lui manquer une case, et même plusieurs. Ainsi me débita-t-il son délire en prétendant que ma fille, alors adolescente, n’arrêtait pas de le harceler, de lui faire des propositions salaces, et qu'il devait résister à ses avances obscènes, honnête qu'il était. Je crus à une blague, à une caméra cachée, mais le bonhomme affichait une trogne d’un sérieux de Pères de l’Église. Je connaissais ma gamine et la savait d’une correction exemplaire, incapable d’importuner quiconque, très respectueuse d’autrui, résultat d'une éducation qui ne s'était pas faite en compagnie de cassos des cités. Et puis si elle avait dû importuner quelqu’un, encore qu’elle fût un peu jeune pour la bagatelle, sachant son bon goût, elle n’aurait certainement pas jeté son dévolu sur un pareil épouvantail d’un âge déjà avancé, mal conservé et fagoté chez Emmaüs, qu'une guenon en rut aurait jeté sans pitié. Et le bonhomme d’insister en dépit de mes dénégations, prenant des airs de pucelle outragée, exigeant que je demande à ma gamine d’arrêter de vouloir le suborner. Je n’en croyais pas mes oreilles. Après quelques échanges échauffés et infructueux, comprenant que je n’arriverais à rien, mon interlocuteur étant visiblement un agité du bocal figé dans un délire de la persécution, je le plantais là, dans le square, non sans le traiter de couillon dégénéré bon pour la camisole, ce qui lui plût moyennement, preuve que mes paroles s’infiltraient quand même jusqu’à son cerveau malade. Je m’en allais, fier comme Artaban, prêt à lui décocher un méga combo double mandale dans le groin, fourchette dans les yeux et pied dans les testicules, s’il venait à se montrer agressif. Mais non, il reprit son chemin comme si de rien n’était, et moi le mien. Un fou.
Un peu perturbé néanmoins, je me rendis dès le lendemain au poste de police municipale où je narrai ma petite aventure de la veille et décrivis précisément mon maniaque. Le policier, très aimable au demeurant, n’en avait, en parlant bien, visiblement rien à foutre, ne comprenait pas mon émoi ni pourquoi je souhaitais déposer une main courante ; il semblait vouloir me dire que cette procédure ne servait strictement à rien : midi aurait sonné que j’aurais pensé le déranger pendant l’apéro. J’expliquai au fier condé qu’en bon citoyen respectueux des lois et de l’ordre public, je signalais le comportement plutôt curieux pour ne pas dire potentiellement nuisible d’un probable aliéné, surtout que l’évènement avait eu lieu dans le square de la commune, situé entre une école maternelle et une primaire, zone très fréquentée par des gamins que je préférais ne pas voir croiser un maboul capable de sortir son kiki pour les faire jouer avec. J’ajoutai que je tiendrais maintenant la police responsable de tout drame qui pourrait impliquer ce monsieur à l’air bien allumé, et qu'un suivi, autant physique que psychologique voire médicamenteux, s'imposait certainement. Pas ravi d'avoir à sortir son stylo, le policier enregistra finalement ma déclaration, dûment consignée dans un gros bouquin, façon cahier d’écolier. Elle doit encore y être, couverte de poussière, de traces de doigts et de taches de café.
Voilà, un petit évènement de rien du tout, heureusement à ma connaissance sans conséquence, mais qui démontre que l’on côtoie quotidiennement, et sans le savoir, de curieux spécimens.
Régulièrement, pour ne pas dire tous les dimanches matin, un de mes voisins sort sa petite voiture de sport, sans doute pour la dépoussiérer et lui faire prendre le frais. Aussitôt, le monstre mécanique se met à rugir, faisant profiter toute la rue d’un infernal bruit de ferraille. J’imagine que pour ce pilote du dimanche qui doit se voir en pro du rallye, appuyer sur la pédale d’accélérateur de son bolide (attention, pas une Lamborghini Aventador ou une Bugatti Chiron, un engin plus modeste !) s’apparente à une pénétration en bonne et due forme ; à l’entrain qu’il met à la manœuvre, aux grondements que les cylindres expectorent tandis que le quartier désespère de sa grasse matinée, je le suspecterais presque de se tripoter derrière le volant en gloussant des obscénités à sa guimbarde.
Je connais ce voisin, j’ai même eu l’occasion de discuter avec lui, à mon grand regret ; je n’en tire pas un souvenir mémorable sinon une opinion tranchée : ce monsieur est un con inusité, un prototype de blaireau juste sorti de laboratoire, presque une sous-espèce d’hominidé à part entière qui, je l'espère, ne fera pas souche.
Je m’explique. La première fois que j'ai vu de phénomène, je sortais benoîtement mes poubelles. L’homme venait d’emménager dans la banlieue pavillonnaire où je réside. Il me repéra et avant que je puisse m’enfuir, m’intercepta pour se présenter (je précise que sans être d’une nature asociale, je me défile lâchement sitôt une trogne chafouine dans les parages, et le gars portait les stigmates de l’emmerdeur magistral sur le visage). Donc, coincé, je reste et me présente en retour. S’ensuivit une conversation inintéressante au possible que je subis avec un sourire poli, conversation que je qualifierais plutôt de monologue, car il ne parla que de lui, son sujet préféré, sa marotte, dirais-je. Pendant un quart d’heure interminable que je subis sans broncher avec une endurance de triathlonien, le bonhomme me raconta sa vie, quasiment depuis le berceau. Tout y passa, surtout sa vie professionnelle : il était un ingénieur à la retraite, à son humble avis tellement super et talentueux qu’on aurait pu croire qu’il avait sauvé la France de la récession, l’Europe de la dislocation, repoussé l’économie chinoise avec ses petits bras tandis que son génie faisait la nique aux Yankees. C’était à se demander pourquoi les meilleurs chasseurs de tête de la planète ne lui avaient pas mis le grappin dessus. Il avait une opinion sur tout, spécialement sur les choses dont je n’avais rien à foutre, et savait tout dans sa partie (je ne me rappelle plus laquelle d’ailleurs), faisant preuve d’un aplomb qui démontrait surtout qu’il n’y connaissait pas forcément grand-chose. Je crois être rarement tombé sur un vantard de ce calibre, sinon un certain chef d’État incapable de distinguer ses alliés de ses ennemis et qui s’imagine nouveau messie, sauveur du monde et libérateur des peuples (ce dernier est d'une stature autrement imposante, il faut le reconnaître, un gabarit autrement exceptionnel, un holotype génialoïde !).
Je ne me souviens plus de mon excuse pour me sortir de ce mauvais pas, mais je sentais ce pot de colle capable de me tenir la jambe une heure entière tellement parler de lui le passionnait, il en avait les yeux qui roulaient dans ses orbites, en bavait presque. C’était son moment de gloire de la journée que d’étaler sa banale existence.
Depuis, j’évite de le côtoyer, et je sais, car les nouvelles vont vite, que mon opinion à son sujet est largement partagée par mes autres voisins qu’il saoule régulièrement avec son enflure de la personnalité. Bref, un gars pas méchant pour ce que j’en sais, mais d’un chiant !
Depuis un petit moment déjà, il m’arrive d’hésiter à me payer un restaurant toqué de peur de me retrouver devant une assiette « déstructurée », dans laquelle se perdraient les pointillés d’une recette non identifiable que le chef se serait « réappropriée » pour me raconter une « histoire » (voir aussi les entrées « Histoire », « Utiliser » et « Visiter » du GLOSSAIRE). De fait, je me rabats plus facilement sur des restaurants moins fumeux, et d’ailleurs plus abordables, qui ne prétendent pas mettre sous mon nez une ambroisie mémorable devant laquelle je suis supposé tomber en pâmoison. Malheureusement, la contagion rôde déjà et j’ai surpris de quasi-bouis-bouis s’emparer des codes les plus ridicules des tables gastronomiques.
En effet, je me fatigue de cette cuisine prétentieuse des dites grandes tables qui, bien qu’excellente, il faut bien le dire, me saoule un peu avec ses manières précieuses de diva. Marre de ces fleurs des champs déposées à la pince à épiler qui traînent en petites notes pastorales dans mon plat, que je me demande toujours si c’est du décor ou du manger : qu’elles aient été cueillies le matin même dans la montagnette par le cuistot en sabots coiffé de son large béret et équipé de son joli panier d’osier ne me rend pas le plat plus goûteux. J’en ai assez de ces assiettes plates taillées dans une grossière ardoise qui laissent se répandre la sauce sur la nappe immaculée jusqu’à dégouliner sur mon pantalon. Et puis on vous intègre dans la gamelle tels ingrédients pour le « croustillant », l’« acidité », le « moelleux », de la salade pour la verdure, des trucs bizarroïdes pour le reste de la palette de couleurs (tout l’arc-en-ciel y passe, ça doit être meilleur !), et encore celui-ci pour l’« umami » (mot exhausteur de goût car exotique ! Cf. « Savoureux » dans le GLOSSAIRE), à croire qu’on se nourrissait de gruau insipide avant ces exaspérantes tendances ! Cela me gonfle aussi littéralement que le serveur me fasse pendant dix minutes l’apologie de la manufacture Untel qui fabrique les couverts : je dois poireauter en bavant devant mon assiette que le gars finisse sa réclame pour manger ! Pourtant, seul m’importe de ne pas me servir avec les doigts et je me moque comme de ma première culotte que le couteau soit forgé à la main dans de l’acier 61 HRC. Jusqu’où va se nicher le snobisme ? De même, je m’en tape que les ingrédients soient de saison, issus du commerce équitable, produits localement par un petit producteur nommé Paulo, Rachid ou Ginette, qui fournit le restaurant, travaille avec amour son bout de terroir en agriculture biologique ou raisonnée et dont on me refile l’adresse après m’avoir récité le curriculum depuis le CP ! Je ne vais quand même pas foncer chez lui après le repas pour lui exprimer tout le bien que je pense de ses légumes et en profiter pour lui acheter un cageot de betteraves et une botte de radis ! Bordel ! c’est tout juste si on ne me donne pas le petit nom de la bête dont un morceau bien tendre du cadavre repose dans mon assiette, entre un brocoli et un navet, habillé d’un nappage crémeux versé depuis une saucière de porcelaine estampillée. Voilà le moment du café, de la variété « machin », passé en « extraction douce », cultivé par un besogneux du tiers-monde et torréfié à deux rues d’ici par un copain « engagé » (cf., GLOSSAIRE) dans quelque lutte socio-économique pas trop périlleuse. Et ces serveurs en livrée qui, fiers et imperturbables, qu’à les voir on les croirait au service du Roi Soleil, me détaillent les ingrédients garnissant mon assiette, qui m’expliquent la façon de les admirer, de les appréhender, de les manger, de comprendre le message du Maître derrière ses fourneaux, de bien saisir son génie. Bientôt les loufiats auront mission de nous introduire les mets directement dans le gosier, de nous expliquer comment mâcher !
J’ai un exemple, et un beau ! Soyons honnête, je précise tout d’abord que le chef sort de son piano une tambouille de première classe, qu’il n’y a rien à dire de ce côté et que c’est un vrai plaisir que de manger dans son établissement, où je me suis attablé à plusieurs reprises sans jamais enregistrer de fausses notes : le patron fait d’ailleurs partie depuis longtemps du gratin du Gault&Millau, une reconnaissance largement méritée.
Bon, les compliments, c’est fait, passons aux critiques. Ce qui pèche à mon avis dans ce cas précis, c’est l’environnement, non physique mais mental : ici, tout tourne autour du maitre-queux, ce qui peut paraître a priori normal, mais les bornes du bon goût sont allégrement franchies quand sa tronche figure non seulement sur les menus, mais également sur tous les murs, du sol au plafond, dans des poses avantageuses de philosophe éclairant le monde et qui nous rappellent qu’avant qu’IL existe (qu’IL descendre sur Terre, presque !) c’était pas pareil parce qu’IL était pas là ! Le menu, parlons-en, est moins la simple liste des mets proposés dans une langue hermétique digne d’un culte à mystères (cette sémantique sibylline des menus !) que l’histoire édifiante du boss, de ses origines jusqu’à sa consécration, du déroulé de son extraordinaire carrière, de la force de son élan vital, bref de son génie ! Un vrai évangile ! Le messie, le mec ! Et la petite couche involontairement comique, ce panégyrique nous assure, à longueur de pages, que le maître a su rester humble dans sa gloire ! Heureusement que le cuistot a su rester simple sinon il aurait fallu que je lui lave les pieds en plus de lui régler l’addition !
Le plus agaçant toutefois est cette récente manie de certains grands restaurants de ne même plus proposer de carte : le patron vous impose sa vision de la béatitude et lui seul vous guidera sur le chemin de l’extase papillaire. Vous ne savez plus ce que vous allez manger, vous pénétrez le royaume du chef, il faut vous soumettre, fermer votre gueule, mais pas votre portefeuille. Alors là, je dis non ! Je veux savoir ce que je vais trouver dans mon assiette ; j’aime choisir, me promener sur la carte, hésiter, me décider : je ne suis pas en train de bouffer un plat de nouilles chez mémé ! Je veux une vraie carte, avec un choix de plats, ne pas jouer les aveugles en attendant que l'on me serve et risquer de tomber sur une viande, un poisson, une recette que j’aurais récemment dégustés à toute autre occasion. C’est sûr, pour l’établissement, les stocks sont moins compliqués à gérer, mais dois-je dire que ce n’est pas mon problème, surtout quand on vous soumet une douloureuse qui vous écorche le patrimoine.
Je me vois encore remplir ce petit questionnaire en ligne envoyé par le service des ressources humaines de mon boulot qui invitait le personnel à donner son avis sur ses préférences en matière de transport, s’il utilisait de préférence la voiture, le train, le bus, le vélo pour ses déplacements. Sentant là l'occasion de bien râler une fois de plus, je me fis un malin plaisir de répondre de la façon la plus aigre, car en plus des habituelles cases à cocher, on pouvait coller çà et là quelques commentaires. Ce dont je ne me privai pas.
Avant tout, pour bien situer l’environnement dans lequel je prospère, je précise que des années durant j’ai pris le RER pour me rendre à mon boulot, ainsi que la voiture ; le vélo était déjà moins dans mes possibilités, vu les distances à parcourir et les dénivelés parfois méchants entre mon domicile et mon travail. Désolé de ne pas être un pédaleur du Tour de France ! Concernant la voiture, j’avoue avoir été un privilégié (et je ne m’en excuserai pas !), ayant toujours eu accès à des places de parking, espace de luxe par excellence, gratuit qui plus est.
À ce questionnaire qui me demandait si je prenais régulièrement les transports en commun, je répondis « le moins souvent dans la mesure du possible ». Je développai alors les raisons de ce choix abrupt, motivé par des considérations multifactorielles, qui allait à l’encontre de l’actuelle doxa écoresponsable. Tout d’abord, le train, plus précisément le RER dans sa version francilienne : sur cinq allers et retours hebdomadaires, soit dix trajets, je devais compter inévitablement sur trois ou quatre retards de dix minutes à un quart d’heure ; pas de quoi se plaindre, j’en conviens, quand on sait les déboires des usagers sur certaines lignes sinistrées, bien qu’avoir des trains à l’heure ne me semble pas trop demandé dans un pays moderne et civilisé. Néanmoins, si l’on considère maintenant une période étendue à deux semaines, il était fréquent que je me retrouve avec des retards, souvent restés impoliment inexpliqués, d’une heure : déjà plus pénibles. S’ajoutaient à cela d’autres impondérables, comme les tragiques « accidents voyageurs » ou les colis suspects qui bloquaient la ligne plusieurs heures. J’évite par contre de parler des jours de grève, je craindrais ici de perdre mon sang-froid au point d’inviter l’État à cesser de subventionner des syndicats qui prétendent sans vergogne se soucier des voyageurs, mais s’intéressent surtout à leurs petites affaires tout en s’activant à des politiques délétères. Autant dire que sur l’année, l’accumulation des contrariétés ne jouait pas en faveur des transports en commun avec ces débandades horaires qui atteignaient des sommets. En cause pour une bonne partie, l’impéritie d’un État dilapidateur qui a laissé se dégrader les infrastructures dont il a la charge ; en quelques décennies notre réseau ferré est passé d’une qualité quasi irréprochable, avec des trains d’une régularité horlogère, à un niveau de médiocrité proprement tiers-mondiste. On ne peut pas claquer le pognon des contribuables (de ceux qui paient des impôts !) inconsidérément, subventionner tout et n’importe quoi pour des motifs souvent bassement électoralistes, et tenir un pays à flot : tout se paye un jour.
Autre sujet qui fâche, le bus. J’avais, pour des raisons qui me sont propres et me regardent personnellement moi-même, à faire chaque semaine un voyage entre la banlieue parisienne et la capitale. Pour ce faire, j’empruntais une ligne de bus d’une compagnie privée sous contrat régional dont un arrêt figurait pratiquement sous les fenêtres de mon bureau. À première vue, l’aubaine, à la seconde, pas vraiment. Je dirais que le bus était non seulement systématiquement en retard d’une dizaine de minutes, mais qu’une fois sur trois ou quatre, il ne passait carrément pas, et je poireautais comme un idiot à mon arrêt comme si j’attendais la marée, et ratais de fait mon rendez-vous hebdomadaire. J’ose donc croire que mon expérience passée justifie mes préférences pour les déplacements automobiles. Et je le répète, je ne suis pas le plus à plaindre dans ma région, nombre d’usagers des transports en commun vivent chaque jour bien pire.
Passons sur les conditions du transport, tenant pour acquis que les trains ou les bus daignent passer, qu’il ne pleut pas, que le Soleil ne tape pas trop fort, que les rails ne sont pas encombrés de feuilles en automne, que les conducteurs acceptent de bosser ou qu’ils n’ont pas déjà pris leur week-end le jeudi midi et que les syndicats n’exigent pas de nouveaux avantages sociaux pour leur personnel. Dans mon cas, j’évoquerai surtout le RER, réseau ferroviaire urbain et périurbain que je connais bien pour l’avoir fréquenté des décennies durant avec une joie qui fait peine à voir.
Le plaisir de partager avec mes semblables des espaces confinés, bondés aux heures de pointe, où l’on s’encaque comme des harengs, lieux mal aérés, véritables fours en été, malodorants et visqueux, stimulent déjà la fuite et l’instinct de conservation de l’humain ordinaire. De plus, sans généraliser à tous mes contemporains, un nombre suffisamment grand d’entre eux a une notion plutôt élémentaire de l’hygiène : dit plus crûment, ce sont des porcs qui ne connaissent du savon que les pubs à la télé et qui se torchent avec des fougères ! Putain, l’odeur de certains ! À gerber ! Entre les parfums d’aisselle, de poireau refroidi, d’urine, de pet, l’envie de sortir la lance à incendie et d’arroser ces pouilleux, de leur rincer le fion à l’eau de Javel se fait irrésistible ! D’autres se mouchent dans leurs doigts, ou se croient carrément chez eux et attaquent leur déjeuner sans considération pour autrui, bâfrant des hamburgers nauséabonds qui empestent toute la rame, semant des miettes, jetant sans vergogne leurs déchets sur le plancher, essuyant leurs pattes graisseuses de sous-humanoïdes cavernicoles sur les banquettes.
Côté ambiance sonore, ce n’est guère mieux : il faut supporter ceux qui parlent fort, entre eux ou au téléphone, qui partagent avec le reste du wagon leurs conversations de béotiens, l’inintérêt total de leur vie de cloporte ; n’oublions pas ces autres qui jugent leur musique suffisamment géniale pour en faire profiter l’univers, généralement de pauvres glands avec un goût que nous dirons poliment « de chiotte » et qui feraient mieux de cacher leurs préférences acoustiques pour ne pas passer pour des ploucs. Je ne m’attarde pas sur tous ces abrutis qui ne peuvent s’empêcher de mettre leurs pieds crottés sur les banquettes, gens dont on suspecte le niveau intellectuel inversement proportionnel aux prétentions, et qui mériteraient abondance de claques dans le museau. Il m’est aussi arrivé de voir en plein milieu du couloir, entre deux banquettes, une belle crotte, le format colosse, qui n’avait rien de canin : un objet peu décoratif, mais très odorant qui n’avait rien à faire là, mais expliquait soudain la présence de places miraculeusement libres sur cinq mètres à la ronde à une heure de pointe. À ce point d’abjection, l’éjection des indésirables coupables de ce genre de forfait justifie les manières fortes ! Parfois, des clodos bien typiques, pas seulement de chez nous, accaparaient des banquettes, moins par un comportement éventuellement agressif, mais plutôt par les émanations délétères qui les environnaient et auraient justifié l’intervention d’une unité de l’OMS en combinaisons Hazmat. Bref, un vrai plaisir que les transports en commun ! Je sais, il faut être tolérant, blablabla… et ben non.
Malheureusement, ce n’est pas tout, il y a plus et pas des moindres. Il y a ces têtes de con en surnombre, ces faciès rébarbatifs, ces énergumènes jouant les caïds qui se plaisent à pourrir l’ambiance à bord par des comportements de primates mal léchés, rôdent en roulant des clavicules, tous fringués dans des déchetteries spécialisées dans les magasins de sport, qui dégradent le mobilier par pure malignité, signent même leur connerie à la peinture ou au couteau tant ils en sont fiers. Généralement timides quand solitaires, pour ne pas dire lâches, ils sont arrogants et bravaches en groupe, traînant dans les rames des gueules patibulaires qui prouvent l’animalité de l’homme, sa proximité non seulement avec les singes, mais aussi avec les gorets. Aux heures de moindre affluence, leur simple présence suffit à faire monter la pression et régner une certaine forme de terreur chez les usagers qui, eux, bossent. Les voyageurs les plus malchanceux peuvent même tomber sur de véritables dégénérés qui les insultent, les dépouillent, voire les tabassent avec entrain, pour le fun ; les femmes peuvent subir des manipulations plus savantes, d’intimes palpations, d’autres outrages qui, s’ils régalent les criminels, laissent leurs victimes en piteux état, définitivement traumatisées, et la justice empêtrée dans de pathétiques tentatives de justification. Car il est avéré qu’une femme préfère ne pas croiser ces gaillards mal finis à moins qu’elle ne poussât l’appétit du bukkake à ses limites et très loin les perversions sadomasochistes.
Dans un autre registre, moins dangereux celui-là, pénible quand même, les bateleurs, accordéonistes et autres tireurs de manches, geignards professionnels fréquemment affiliés à des gangs plus ou moins exotiques qui exploitent jusqu’aux mômes, qui vous brisent les tympans, pour ne pas dire le reste, vous arrachent au calme relatif de la rame avec leurs crincrins désaccordés ou vous sollicitent à longueur de temps.
Parlons maintenant de la bicyclette, cette « petite reine » qui va sauver la planète du grand méchant capital exploiteur des peuples, pollueur sans vergogne et destructeur de monde ! Moi, je n’ai rien contre, mais son emploi régulier dépend tout de même des circonstances. Car j’ai eu droit à certains vélocipédistes acharnés qui débaroulaient tout dégoulinant de sueur après leur étape du matin pour venir bosser, s’empressaient de vous saluer d’une main gluante, empestant l’espace de leur odeur opiniâtre. La douche ne leur paraissait pas toujours une obligation (bien qu’il y en eût de disponibles dans l’entreprise), pas plus que de changer de vêtements, aussi laissaient-ils traîner des arômes musqués toute la journée. Des arômes de squat, pour ne pas dire de chenil, flottaient dans les bureaux et renforçaient les odeurs corporelles des quelques inévitables suidés du personnel qui, par flemme, économie ou culturellement, éprouvaient rarement le besoin de se laver. Certains jours, c’était un vrai plaisir que de venir bosser du fait de cette crainte de croiser la petite troupe des fétides ! Pour ma part, je ne me sentais pas d’attaque pour me cogner à vélo, chaque jour ouvrable, trente kilomètres aller-retour, dans une région assez vallonée, par tous les temps, de jour comme de nuit, par les plaines et les collines, sur des routes départementales. Je m'excuse auprès des écolos, mais merci bien ! La preuve que je ne suis pas le seul à penser de la sorte, dans mon coin, les cyclistes, on n’en voit pas tant que ça, et encore moins en hiver ou quand il pleut, sauf les dimanches des beaux jours, en hordes compactes.
Finalement, le vélo, c’est très bien, mais ça reste un moyen de locomotion de citadins pépères, point trop âgés, évoluant dans une ville sans reliefs, sur des distances raisonnables. Certes, si on fatigue des mollets, on peut toujours opter pour un vélo électrique, déjà moins écologique, bien plus cher et plus susceptible encore d’être volé. Pour faire ses courses, à l’instar des transports en commun, le vélo n’est pas franchement l’idéal : revenir du centre commercial en pédalant avec ses deux packs d’eau sous le bras et l’équivalent d’un caddie dans son sac à dos, peut-être même en trimballant ses mômes, on m’expliquera la méthode !
En conséquence de quoi, la voiture devient un havre, une source de quiétude paradoxale en dépit du stress de la route, , un espace clos de sérénité, débarrassée des éventuels cloportes et de leurs obscénités, cela même en dépit des embouteillages, de la pollution, et du comportement irresponsable de quelques mammifères toujours en retard qui s’imaginent sur un circuit de F1.
Dernier point en faveur de l’automobile, ce symbole d’une locomotion individualiste opposée au collectivisme routier, la durée du trajet, éminemment variable selon son boulot et la géographie. Bien qu’en région parisienne le réseau de transport en commun soit plutôt dense (avantage souvent neutralisé par la « volatilité » des horaires et la « versatilité » du personnel), le voyage s’éternise dès que l’on accumule les correspondances. Des années durant, alors que mon poste se situait à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau, j’ai cumulé, pour m’y rendre, marche, RER, tramway, métro ou bus : résultat, près d’une heure et quarante-cinq minutes de trajet porte-à-porte. Quand l’occasion m’était donnée de réaliser ce trajet en voiture, il ne me prenait que quarante-cinq à cinquante minutes.
Dans ces conditions, j’attends de pied ferme l’hypocrite, le bougre de menteur, le vilain sournois, qui prétendra ne pas préférer la voiture aux transports en commun qui, en plus du temps perdu et des horaires à la carte, lui imposeront la promiscuité des malodorants, des voleurs de poule, des pickpockets et des tripoteurs, et cela près de trois cents jours par an ?
En résumé, je n’aime pas la voiture, mais je préfère !
Inutile de nous lamenter, contentons-nous de désespérer, il faut nous faire une raison, c’est la société dans laquelle nous vivons. Un monde de fous, déboussolé, angoissé, à notre image.